Karolyn AuCoin

À voix haute

Des fois je me ferme les yeux le soir et je vois filer derrière mes paupières mon interface Instagram, avec photo après photo d’amis, d’étrangers, de produits à vendre. Pendant la conférence d’honneur du samedi matin dans le cadre du colloque Les médias francophones sous toutes leurs coutures : rôles, défis, occasions dans un environnement en changement du 4 au 6 octobre à l’Université Sainte-Anne à la Pointe-de-l’Église, Sylvain Lafrance nous dit : On voit de plus en plus de contenu, mais on se voit de moins en moins dedans.

      Il parle, bien sûr, du fait que nous sommes bombardés chaque jour de nouvelles, d’articles, de listes, de vidéos, de blogs, d’annonces, de photo, de reportages, de tweets -- et j’en passe. Est-ce qu’on se voit là-dedans, nous les Acadiens et les francophones du Canada? J’en doute très fort. C’est donc chanceux que nous aussi on a accès aux programmes et technologies qui permettent la création de ce contenu et l’épanouissement du contenu qui existe déjà. Je pense au magazine web Astheure, au site web du Courrier de la Nouvelle-Écosse, et à la nouvelle compagnie Télé-Louisiane, qui diffuse sur Facebook entre autres des courts-métrages à grande valeur de production et qui, selon sa description sur le site, se qualifie de « première plateforme multimédia dédiée aux langues et cultures de la Louisiane » (sic).

     M. Lafrance poursuit : Comment savoir que le contenu existe? Et moi je me demande : Comment savoir que nous on existe?

     C’est une question que je continue de me poser, comme jeune Acadienne bisexuelle qui habite dans un petit village anglophone et néo-écossais sur la côte Sud-Ouest du Cap Breton, et quineparlelefrançaisquequand je retourne visiter mon village natal de Chéticamp, ou quand je téléphone à mes parents. Mais ce n’est pas la seule chose qui m’a marquée de la conférence de M. Lafrance. En effet, la chose qui m’a frappée le plus s’est passée une fois que la conférence a été terminée et que la période de questions a commencé.

     Dans une période de questions d’une quinzaine de minutes, chaque personne qui a posé une question était un homme. Je ne sais pas pourquoi je m’en suis aperçu, mais voilà que je me suis dit que c’était intéressant, comme petit phénomène endigué. Et, parce que j’étais entourée de chercheurs universitaires à une conférence de recherches à mon alma mater, j’ai décidé dès la fin de la période de questions de mener ma propre enquête tout au long du colloque. L ’expérience allait se dérouler simplement : à chaque séance à laquelle j’assisterais, j’allais noter pendant la période de questions qui posait des questions ou faisait une intervention, et si c’était un homme ou une femme. Si une personne posait plusieurs questions à la fois, je n’en ai compté qu’une seule, mais si elle a posé une question, reçu la réponse, et a posé une autre question plus tard, je l’ai compté deux fois.

     Il y a, bien sûr, des problèmes avec cette enquête. Premièrement, ça ne tient pas compte des personnes non binaires qui auraient pu y assister, et c’était basé simplement sur mes suppositions de genre. Je n’ai pas non plus pu assister à chaque séance, et parce que je voulais garder mon enquête secrète, je n’ai pas demandé à des collègues de m’aider. Le forum vers la fin du colloque était moins officiel et avait davantage un esprit de partage, donc j’ai compté ces interventions-là séparément, et je partagerai ces résultats-là aussi. Finalement, il était difficile de compter chaque fois qu’une personne offrait un commentaire plutôt qu’une question, ce qui s’est passé assez souvent — surtout de la part des hommes — donc j’ai choisi de compter chaque intervention, pas seulement des questions.

     Sans la liste de participants, je n’ai aucune idée de la proportion de femmes par rapport aux hommes participants, mais quand même, les résultats étaient choquants : pendant les trois jours de colloque, sans le forum ouvert et seulement aux séances auxquelles j’ai pu assister, il y a eu 14 interventions de femmes — et 45 interventions de la part d’hommes. Au forum, dans un espace moins officiel de discussion, il y a eu au micro huit interventions de femmes et 13 interventions d’hommes devant tous les participants.

     Ce sont, d’après moi, des chiffres bouleversants. S’il y a une telle disparité dans un environnement de chercheurs universitaires experts dans leur domaine, qui ont des maîtrises et des doctorats et qui étaient présents pour partager leurs recherches et enquêtes, quelle est la disparité dans des salles de classe? Dans des assemblées législatives? Dans des réunions au travail?

     Qui parle? Qui ne parle pas? Que pouvez-vous faire pour encourager à s’exprimer à haute voix les femmes qui n’utilisent pas leur voix, et aux hommes qui utilisent leur voix peut-être un peu trop souvent à laisser la place aux autres? Lors du colloque, il y a quelqu’un qui m’a mentionné qu’il y avait très peu de personnes de la Nouvelle-Écosse qui faisaient des interventions — je n’ai pas pu calculer, mais je suis certaine qu’elle avait raison. Donc, je me suis demandé : quels accents entend-on le plus souvent? Est-ce que les seules personnes qui posent des questions sont blanches? Est-ce que les lieux de rencontres sont accessibles, physiquement ou financièrement? Qui est là? Qui n’y est pas? Pourquoi?

     Ce n’est pas à moi de découvrir les raisons pour cette disparité, et en effet, je suis certaine que la recherche existe déjà et qu’il y a eu des tas d’enquêtes semblables à la mienne entreprises par des gens qui connaissent bien mieux le sujet que moi. Mais je vous présente quand même mes résultats, et je vous demande, à tous ceux qui me lisent, d’observer la prochaine fois que vous vous trouvez dans une situation similaire. Si, comme Sylvain Lafrance le laisse entendre, on se voit de moins en moins représenté dans le contenu multimédia qu’on consomme, on devrait faire l’effort d’être représenté parmi nous, Acadiens et francophones du Canada. On peut se battre pour des changements systémiques et institutionnels, mais on peut aussi effectuer des changements à petite échelle, dans notre monde personnel.