Une annonce pour l’émission À marée haute de Radio-Canada.
Une annonce pour l’émission À marée haute de Radio-Canada.

D’une FANE encore méconnue

Ce mois-ci, des centaines de particuliers et représentants des diverses associations régionales convergeront à l’Hotel Delta sur l’avenue Brownlow à Dartmouth pour assister à la 51e Assemblée générale annuelle de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse (FANE).

     Si de nos jours, avec ses 28 organismes régionaux, provinciaux et institutionnels, la réputation de la FANE n’est plus à démontrer, en 1979, alors qu’elle entrait dans sa onzième année d’existence, la jeune Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse avait encore beaucoup à faire pour s’assurer une reconnaissance au sein des populations qu’elle représentait. En manchette du Courrier du 27 septembre de cette année, on peut lire La Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse : Mal connue, mal vue, mais optimiste. C’était justement dans le but de pallier ce problème de visibilité qu’à l’automne 1979, la FANE préparait son Assemblée générale annuelle par une tournée à travers la province pour sonder les francophones dans chacune des régions. Ainsi, la première page de l’édition du 27 septembre est consacrée à la première rencontre régionale à Sainte-Anne du Ruisseau. Cette rencontre avait porté sur l’anglicisation croissante des élèves des écoles malgré la présence plus forte du français dans les classes. On s’inquiétait aussi du manque de programmation régionale sur les ondes de Radio-Canada. En effet, à l’époque, le riche réseau des radios communautaires de la Nouvelle-Écosse n’avait pas encore vu le jour et les Acadiens de la Nouvelle-Écosse ne pouvaient compter que sur l’émission quotidienne À marée haute, diffusée sur les ondes de Radio-Canada pour entendre les voix des six régions acadiennes de leur province. Ainsi, ils étaient nombreux à se tourner du côté des radios anglophones locales. 

Françoise et Lonice lors de la soirée de clôture de la rencontre de Sainte-Anne-du-Ruisseau.

     Non seulement était-il important à l’époque de recueillir les préoccupations des francophones dans les différentes régions acadiennes, il fallait aussi faire connaître le mandat de la Fédération acadienne et impliquer la population dans ses différentes initiatives. À Sainte-Anne-du-Ruisseau, le fondateur et président de la Fédération, le père Léger Comeau notait que depuis sa fondation, la Fédération avait toujours été confrontée à un problème de communication. Le problème n’était pas tant la transmission de l’information que sa réception. Quelques mois plus tard, dans sa première lettre au rédacteur du Courrier, celle qui se présentait comme la Ruspéteuse de Clare décrivait les membres de la FANE comme « une bande de Halifax [qui] tout le temps y brassont de quoi ». Aujourd’hui, alors que la FANE prépare un vaste forum communautaire sur le thème de la sécurité linguistique, on ne peut s’empêcher de se demander si, à l’époque, la langue que parlait « cette bande de Halifax » n’était pas trop éloignée de la langue que parlait la majorité de la population. La rencontre à Sainte-Anne-du-Ruisseau en 1979 s’était terminée par une performance de Françoise et Lonice, qu’on surnommait les deux vieilles sagouines de Pombcoup. Ces deux personnages octogénaires de la scène locale auraient-elles été à même de comprendre les initiatives de la FANE ou leur importance?

     Dans les incompréhensions populaires qui font de la FANE une « mal vue », il y a sans aucun doute celle de l’engagement politique. Pourquoi prendre position dans les débats politiques? La FANE serait-elle partisane? En 1979, les représentants de la FANE avaient osé se prononcer sur la nécessité d’avoir des candidats qui allaient non seulement comprendre les défis des francophones, mais aussi poser des actions. Cet engagement avait de quoi inquiéter certains membres, notamment Désiré Boudreau qui s’oppose à toute intervention de la FANE dans les élections municipales puisqu’il s’agit là d’un « terrain très dangereux »! Ce à quoi répond le père Léger Comeau en soulignant que ce risque est « nécessaire » pour défendre les droits des francophones. D’ailleurs, rappelle le chroniqueur, ce n’est que très « timidement » que l’organisme s’est impliqué dans les élections.

     L’action politique n’est donc pas une action partisane pour la FANE, mais une action qui vise à rappeler à tous les partis les enjeux liés à la reconnaissance et à la vitalité des communautés francophones de la province. C’est d’ailleurs cet engagement communautaire qui ressort de l’extrait du discours de Jean-Denis Comeau, directeur administratif de la FANE, reproduit en page 2 : « Une des fonctions principales de la FANE est de reconnaître et d’encourager toutes les organisations bénévoles qui représentent la vitalité de nos communautés. » Il rappelle que pour y parvenir, la FANE doit non seulement avoir l’appui des communautés, mais ces dernières doivent aussi agir de manière à donner à la FANE la crédibilité dont elle a besoin pour défendre les droits des francophones. Pour le père Léger Comeau et Jean-Denis Comeau, l’engagement politique est d’abord et avant tout un engagement communautaire qui ne peut avoir d’impact sur les discours politiques qu’avec l’appui des communautés francophones et de leur population. N’est-ce pas le message de Lucien Bradet, dans le compte rendu à la page 4 de sa conférence au titre accrocheur Les Franco-Ontariens sont frustrés? Dangereux, l’engagement politique des communautés francophones? Pas pour M. Bradet qui affirmait que si les Franco-Ontariens sont frustrés, c’est que, malgré les luttes qui se poursuivent, ils font face « à un gouvernement provincial qui se spécialise à ne pas donner suite à ses grandes déclarations de principes reconnaissant les droits des Franco-Ontariens ». La lutte pour les droits des francophones se poursuit en Ontario, et il semble que la FANE cherche aussi l’appui des communautés acadiennes pour mener, ici, cette lutte.

     On sent bien que rien n’est laissé au hasard dans ces pages du Courrier puisque ces articles contribuent à convaincre les lecteurs du bien-fondé de l’engagement collectif. Le Courrier, en un sens, joue aussi un rôle communautaire en donnant à la FANE et aux luttes pour les droits des francophones une importante visibilité au sein même de la communauté.

     Jimmy Thibeault, (CRÉAF) et
     Chantal White, Département d’études françaises,
     Université Sainte-Anne
     (avec la collaboration
     de Josanne Deveau).