Clint Bruce
Fabrication du vaccin contre la variole en Afrique de l’Ouest.
Fabrication du vaccin contre la variole en Afrique de l’Ouest.

Vacciné, le monde se porte mieux (2e partie)

La couverture de l’édition de mai 1980 de Santé du monde, magazine de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), proclamait un miracle : « La variole est morte! » Vaincue donc pour toujours, cette maladie infectieuse d’origine virale, et ce, grâce à une campagne internationale de vaccination lancée en 1959 à l’initiative de l’Union soviétique.

     Incurable, mais évitable, la variole faisait à cette époque des centaines de milliers de victimes rongées par des pustules. Nombre des victimes étaient condamnées à la cécité et 20 % à la mort. Aujourd’hui, Variola virus n’existe plus que dans une poignée de laboratoires où sont conservés quelques échantillons.

     Les retombées d’une telle victoire pour l’humanité vont au-delà de la qualité de vie des gens. Il y a aussi d’énormes bienfaits en termes de développement économique – pensez aux coûts des mesures de prévention pérennes, du soin des personnes atteintes et de la baisse de la population active – et aussi de ressources en matière de santé publique : la menace d’une maladie écartée, on peut s’attaquer à une autre.

     Il est tout à fait possible, croient les autorités, d’éradiquer totalement la poliomyélite, dont le nombre de cas a chuté de 99 % depuis 1988. Celle-ci frappe principalement les enfants en bas âge chez qui une infection sur 200 entraîne la paralysie. Endiguée par un vaccin oral développé dans les années 1950, la polio subsiste dans trois pays seulement : au Nigeria, en Afghanistan et au Pakistan.

Infographie dans le domaine public, avec titres traduits en français.

     Coqueluche. Diphtérie. Fièvre jaune. Fièvre typhoïde. Grippes de toutes sortes. Hépatites A et B. Rage. Rougeole. Rubéole. Tuberculose. Autant de fléaux millénaires qu’une vigilance raisonnable permet de prévenir, moyennant le matériel nécessaire et des infrastructures de base.

     La recherche en virologie (étude des virus), en immunologie (étude du système immunitaire) et en épidémiologie (étude de la distribution des problèmes de santé dans une population) continue. Un vaccin expérimental contre le virus à Ebola n’a pas encore été homologué, mais le moment viendra.

     Or, la triste réalité, c’est que la désinformation a parfois plus d’emprise sur les esprits que des recherches solides et confirmées à répétition. Notre dernière chronique a mis en lumière des « fausses nouvelles » qu’a propagées le mouvement anti-vaccins, des mensonges bien tenaces, malheureusement.

     C’est que la santé publique ne peut jamais être soustraite à l’environnement idéologique. La science n’évolue pas dans un monde objectif.

     Examinons brièvement deux cas : celui de l’Afghanistan et du Pakistan, pays évoqués plus haut, et celui de la France, championne mondiale du sentiment anti-vaccination.

     Tandis qu’un programme d’éradication de la poliomyélite est sur le point de réussir au Nigeria, le danger demeure en Asie centrale du Sud. La raison : la méfiance envers les équipes de vaccination, soupçonnées de mener des activités pour le compte des États-Unis.

     Cette crainte repose sur un fond de vérité, malheureusement. Dans l’opération ayant mené à la capture et à l’assassinat d’Oussama ben Laden en 2011, l’accès à sa résidence, près d’Abbottabad, au Pakistan, avait été rendue possible par une fausse campagne de vaccination coordonnée par un médecin à la solde de la CIA.

     Outre cet incident, bien des Pakistanais croient les rumeurs répandues par les talibans et d’autres religieux ultraconservateurs, selon lesquelles les vaccins causeraient l’infertilité pour réduire la population musulmane. Par conséquent, quelque 260 000 agents de santé doivent être protégés par 150 000 policiers. Trois membres d’une équipe de vaccination ont été assassinés au mois d’avril.

     En Afghanistan, où les talibans contrôlent des zones importantes du pays, l’intensification des frappes de drone sous l’administration Trump provoque la colère des chefs islamistes. Un récent boycott a privé 180 000 enfants du vaccin contre la polio.

     Gardons-nous des conclusions hâtives : la religiosité d’une société ne prédétermine en rien sa disposition envers la sécurité sanitaire. Alors que l’Arabie saoudite affiche l’attitude la plus favorable à la vaccination, c’est en France que le vaccino-scepticisme est devenu endémique. D’après une enquête réalisée par l’institut Gallup pour l’organisme britannique Wellcome, un tiers des Françaises et Français sont convaincus que les vaccins ne sont pas sûrs.

     Comment expliquer cette perception? Elle semble être liée à une méfiance généralisée vis-à- vis des institutions politiques et médiatiques. Ainsi, le mouvement « antivax » français s’organise autour du principe de la « liberté vaccinale », en exprimant son opposition à la contrainte légale. En 2018, la couverture obligatoire est passée de 3 à 11 vaccins. Même si la vaccination progresse dans les faits, le discours à son encontre se fait très bruyant.

     Les activistes citent en exemple des pays scandinaves où l’obligation vaccinale n’a pas cours – sans signaler que la quasi- totalité de leurs populations (97 %) se fait vacciner volontairement, contre 87 % des enfants français immunisés contre la rougeole.

     Un « effet de laisser-aller » se manifeste également, à en croire Imran Khan, responsable du sondage de Wellcome.

     Dans les pays touchés par les maladies contagieuses, la population a l’occasion de témoigner de l’efficacité des vaccins, « alors qu’aux États-Unis et en France, lorsqu’on n’est pas vacciné, on a moins de risque de tomber malade, car les systèmes de santé sont plutôt bons » (cité dans Le Point, 19 juin 2019).

     Ce dernier point soulève une hypocrisie criante du discours antivax. Une petite minorité de parents ont le loisir de priver leurs enfants de vaccins parce que tous les autres enfants sont vaccinés. Dès que les antivax commencent à gagner du terrain, les maladies refont surface. C’est ce que nous avons vu en Colombie-Britannique et probablement à Saint John (N.- B.), sites de récentes flambées de rougeole.

     Le Nouveau-Brunswick est en train d’adopter l’obligation vaccinale pour l’entrée à l’école. La Nouvelle-Écosse, semble-t-il, n’a pas choisi d’emboîter le pas.

     On se demande bien ce qu’il faudra de plus pour que la province opte pour le bon sens.