Les concurrentes de l’édition 2021 de Miss Galaxy se préparent à montrer leurs atouts et talents.  
Les concurrentes de l’édition 2021 de Miss Galaxy se préparent à montrer leurs atouts et talents.  

Transgenre aux Tonga, entre tradition et affirmation (2e partie)

Clint Bruce
Une ambiance fébrile régnait dans la Salle commemorative Queen Salote, à Nuku’alofa, capitale du Royaume des Tonga, dans le Pacifique. Autant les tenues se montraient extravagantes et les prestations de danse et de play-back (ou lip sync) étaient hautes en couleur, autant le message de fond se voulait sérieux : « Je peux, tu peux, nous pouvons mettre fin à la violence contre les femmes et les leitis aux Tonga ». Tel était le slogan de l’édition 2021 du concours de beauté Miss Galaxy Queen, qui s’est déroulé jeudi et vendredi de la semaine dernière.
La nouvelle reine Miss Galaxy 2021-22, Lavenda Mosay ou Miss Nauti Ruby’s Bar.

L’événement a réuni onze concurrentes de la communauté transgenre des Tonga, sous l’égide de la Tonga Leitis’ Association (TLA) et avec l’appui de nombreux commanditaires parmi les entreprises et organismes de cette nation insulaire. Dans la dernière chronique, nous avons signalé le meurtre tragique de Polikalepo Kefu, présidente de la TLA, au début de mai. Comme le visage d’un ange gardien, son portrait souriait sur la salle et semblait apporter sa bénédiction à la victoire de Lavenda Mosay ou Miss Nauti Ruby’s Bar (d’après son commanditaire). Au bout de deux soirées d’épreuves, la nouvelle Miss Galaxy a été couronnée, aux applaudissements nourris de la foule, par la marraine de la TLA, c’est-à-dire l’honorable Salote Lupepau’u Tuita Taione, fille de la princesse royale Salote Pilolevu Tuita.


En assumant son nouveau rôle comme porte-parole des leitis, la « reine » Lavenda Mosay s’est engagée à poursuivre la campagne contre la violence et pour l’inclusion de la communauté LGBTQ+.


Fait intéressant, d’année en année, le concours de beauté Miss Galaxy gagne en popularité. Il en même est venu à éclipser le concours officiel, Miss Heilala, nommé pour la fleur nationale des Tonga. Pourtant, la situation des leitis ou fakaleitis (« comme une femme »), dont l’identité fait partie de la culture traditionnelle, soulève plusieurs paradoxes en ce qui concerne l’évolution de la société tongienne au 21e siècle. 


Dans son ouvrage On the Edge of the Global: Modern Anxieties in a Pacific Island Nation (2011), l’anthopologue Nike Besnier fait état de l’ambivalence qui caractérise le statut des leitis :


« La réaction de la société dominante à l’égard des leitis oscille entre la perplexité, l’agacement et l’admiration, en particulier pour l’ardeur au travail et la créativité de certains leitis. La plupart des rapports en face-à-face entre les leitis et les Tongiens ordinaires sont empreints d’une attitude merveilleusement pratique, car les leitis continuent d’être ancrés dans les structures de parenté qui, pour elles comme pour tout le monde, constituent le fondement de la légitimité sociale. Les femmes en particulier trouvent dans les leitis une source d’amitié, de commérages agréables et de flatterie. Dans le même temps, certains Tongiens expriment un agacement factice face à l’identité et l’autoreprésentation jugées frauduleuses des leiti, ce à quoi ces dernières rétorquent qu›elles sont des «dames» et que les hommes préfèrent leur compagnie à celle des vraies femmes. Les Tongiens traditionnels, en particulier les hommes, répondent à leurs affirmations avec impatience. Ils les considèrent comme frivoles, surtout dans le contexte de questions sérieuses telles que les rituels liés à la parenté. »


Les contradictions à leur sujet abondent. Appréciées de la famille royale, les leitis n’en subissent pas moins une certaine marginalisation sociale et économique. Alors que la présence d’une leiti au sein d’une famille peut être vue comme une planche de salut pour des parents vieillissants et ayant besoin de soins, les jeunes transgenres sont parfois expulsées de leur foyer. Et même si plusieurs hommes hétérosexuels connaissent leurs premiers rapports sexuels avec une leiti, cela n’assure aucune protection contre l’intimidation et le harcèlement – ou pis encore.


Telle que racontée dans le documentaire Leitis in Waiting (2018), réalisé par Dean Hamer, Joe Wilson et Hinaleimoana Wong-Kalu, l’histoire d’Anderson Mafi résume certaines de ces contradictions. Celle qui est connue sous le nom de Lady Eva Barron a été confrontée à une alternative cruelle lorsqu’elle a voulu se présenter au concours Miss Galaxy. Ayant quitté l’école à 15 ans, elle travaillait dans le restaurant familial. Son frère aîné ne voulait rien savoir de sa vie de leiti : si elle s’inscrivait au concours, elle allait perdre son emploi et devait aller vivre sous un autre toit. Mafi a donc fait sa valise pour s’installer dans une chambre aux bureaux de la TLA, où elle résidait au moment du tournage.


« Quand tu es leiti, surtout une jeune, tu as besoin d’être forte parce que quand on vit ouvertement comme leiti, il faut être prête à relever des défis et à affronter la tristesse, explique-t-elle dans le film, en affirmant : N’ayez pas peur. Ayez le courage de vous assumer en tant que leitis. »


Mon intérêt pour cette question se rattache aux problématiques que j’étudie à travers la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales. C’est justement le côté transnational de la transidentité tongienne qui m’interpelle. Certes, les leitis existent depuis longtemps – peut-être depuis la nuit des temps – dans la société polynésienne. Cependant, les influences de la mondialisation amènent une inéluctable réarticulation de cette identité. Ces dynamiques sont dues en grande partie aux médias et en grande partie à la population tongienne vivant à l’étranger.


Depuis quelques décennies, la discrimination religieuse s’intensifie. Le christianisme, qui est implanté aux Tonga depuis le début du 19e siècle, participe de l’identité nationale, surtout le méthodisme. Les dénominations traditionnelles, y compris l’église catholique, font preuve d’ouverture envers les leitis. Il y a tout un contraste chez les nouvelles églises protestantes, où l’intégrisme à l’américaine engendre un discours souvent haineux. Les tensions s’exacerbent, malheureusement.


Le mouvement LGBTQ+ international vient offrir une contre-influence salutaire. Toutefois, les leitis ne s’y identifient pas forcément car, pour elles, tant leur être profond que l’expression de celui-ci relèvent de la culture tongienne. Certains aspects de la vie gaie et lesbienne peuvent les rebuter, même. De plus en plus, elles trouvent dans les réseaux des droits LGBTQ+ une ressource utile et assument davantage la solidarité envers les différentes identités sexuelles. À cet égard, un tournant s’est produit en 2015, lors de la tenue aux Tonga d’un important sommet du Pacific Sexuality Diversity Network. 


Et le concours de beauté Miss Galaxy Queen dans tout ça? À ce sujet, les observations de Niko Besnier sont très éclairantes. Selon cet anthropologue, cet événement « drag » présente un aspect complémentaire par rapport au concours Miss Heilala. Ce dernier privilégie la performance de l’identité tongienne authentique, ce qui peut poser un défi, par exemple, pour des Tongiennes de la diaspora dont la maîtrise de la langue est imparfaite. Miss Galaxy Queen joue plutôt d’une performance de la féminité cosmopolite. Celle-ci passe, en majeure partie, par des références à la culture populaire mondialisée : marques, célébrités, chansons, films et émissions de télévision, etc. La langue anglaise y trouve une place plus importante, aussi. C’est comme si les rêves d’ailleurs venaient alléger les difficultés de la vie aux Tonga.


Ce serait une erreur de présumer que tout se passe bien dans l’univers de Miss Heilala tandis que les problèmes ne se trouveraient que du côté de Miss Galaxy. En 2019, la Miss Heilala sortante, Kalo Funganitao, a prononcé un discours choc pour dénoncer des abus sexistes qu’elle avait subis pendant son règne. De toute évidence, il y a encore du chemin à faire en matière d’équité des genres et des identités de genre.


En cela, la société tongienne ressemble beaucoup à la nôtre.