Centre de recyclage en Australie, où la majeure partie des matières plastiques sont expédiées vers la Malaisie.

Pays riches et pays-poubelles? Les dessous de nos déchets

Buvant à longs traits, le petit garçon vide la bouteille d’une boisson gazeuse, si rafraichissante sous la chaleur d’un splendide jour d’été au bord de la mer. Sa grande sœur lui rappelle d’aller déposer le contenant dans le réceptacle destiné à la collecte des matières recyclables. Il y court, fait disparaître la bouteille dans le trou marqué : « plastique », puis retourne à ses jeux.
La ministre malaisienne Yeo Bee Yin a récemment dénoncé le trafic illicite de déchets qui inondent son pays.

     Une bonne action d’accomplie pour l’environnement, n’est-ce pas? Et si ce n’était pas vrai? Si nous étions dupes de notre propre bonne conscience, bercée par les illusions d’un écologisme de bon ton, mais surtout de façade?

     Cette chronique n’a pas pour intention de faire la morale. Je ne veux pas non plus verser dans l’alarmisme. Si, après lecture, vous vous décidez à réduire votre utilisation d’objets en plastique à usage unique, tant mieux. Peu importe, le gouvernement vous devance. Emboîtant le pas à l’Union européenne, le premier ministre Trudeau a annoncé en juin dernier l’interdiction, dès 2021, de toute une gamme de produits en plastique : emballages, sacs jetables, bouteilles, pailles, couverts et assiettes, et j’en passe.

     Une telle mesure fera du bien. Un récent rapport de l’organisme Environmental Defence révélait que le Canada recycle à peine 10 % de ses déchets en plastique. Où aboutit le reste? Quand ce n’est pas à la décharge, et quand ce n’est pas pour polluer nos lacs et océans, une bonne partie est expédiée outre-mer, dans des pays qui, eux, nous tiennent lieu de dépotoirs.

     Ces pays-là commencent à en avoir marre.

     Un différend avec les Philippines a fait les manchettes au printemps. Vous vous en souvenez peut-être : le président Rodrigo Duterte, un populiste tapageur, a menacé le Canada d’une déclaration de guerre si le gouvernement Trudeau ne récupérait pas la cargaison d’une centaine de bateaux provenant d’une compagnie de l’Ontario qui avait tenté de faire passer des déchets pour des produits recyclables.

     Après que Manille a renvoyé des tonnes d’ordures à bord d’une flotte de conteneurs à destination de Vancouver, un compromis a été trouvé. Le problème de fond demeure, toutefois : plusieurs nations riches traitent les pays pauvres comme des sites d’enfouissement.

     Jusqu’à récemment, des quantités massives de déchets étaient exportées vers la Chine, avide de matériaux réutilisables. À partir du 1er janvier 2018, Pékin a mis le couvercle sur sa poubelle. Le rejet de 24 catégories de déchets solides a semé le désarroi au sein de l’industrie du recyclage, surtout en Europe et en Amérique du Nord. Du jour au lendemain, tout un marché mondial a connu un redessinage drastique.

     Avec les Philippines, quelques- uns de ses voisins d’Asie du Sud-Est et de l’Océanie sont en train d’en subir les conséquences. Après avoir accepté de remplir le vide laissé par la Chine, ils y renoncent, déjà aux prises avec leur propre gestion des déchets.

     « La Malaisie ne sera pas la décharge du monde ». Yeo Bee Yin détient depuis l’été dernier le portefeuille du ministère de l’Énergie, des Sciences et Technologies, de l’Environnement et du changement climatique de ce pays multiethnique dont le territoire se répartit entre une zone péninsulaire de l’Asie, une partie de Bornéo ainsi que près de 900 petites îles. Moins gueularde, mais tout aussi ferme que le président philippin, elle dénonce une tendance qui représente pour la Malaisie une urgence sanitaire, une injustice environnementale et un grave déséquilibre, surtout depuis le revirement de la politique chinoise.

     « Nous exhortons les pays développés à cesser d’expédier leurs déchets dans notre pays. Nous les retournerons sans pitié à leur pays d’origine », déclare-t-elle sans ambages (citation tirée de Libération, 29 mai 2019).

     Bien que le Canada n’échappe pas à sa ligne de mire, c’est depuis l’Australie qu’un véritable trafic illégal de déchets assaille les nations voisines. On peut se donner une idée des causes et des effets en visionnant un reportage de l’émission 60 Minutes Australie, Exposing Australia’s Recycling Lie (disponible sur YouTube : https://youtu.be/ lqrlEsPoyJk). On apprendra notamment que l’industrie du recyclage se rentabilise mal en grande partie parce que les matières plastiques, faites de polymères d’une très grande variété, se prêtent mal à la récupération – un point c’est tout.

     Faute d’action concertée, la crise ne fera que s’aggraver. La Banque mondiale dresse un portrait lucide dans son rapport : Déchets : quel gâchis 2.0 : un état des lieux actualisé des enjeux de la gestion des ordures ménagères ». En raison de l’urbanisation, de la croissance démographique et du développement économique, la production mondiale de déchets augmentera de 70% d’ici 2050.

     Cette évolution affectera surtout des villes et des pays où le traitement des ordures et déchets constitue déjà un défi majeur. Il n’est pas raisonnable que les nations riches continuent de qualifier allègrement de « développement durable » l’abus pur et simple des « pays- poubelles ».

     La circulation des matières dangereuses est régie par un traité international, la Convention de Bâle, entrée en vigueur en 1992. Jusqu’ici, beaucoup de matériaux jugés « non nocifs », comme les plastiques, ne sont pas couverts, exclusion qu’il faudrait peut-être revoir.

     Bien évidemment, des actions positives peuvent être adoptées à des niveaux divers. Je suis fier de travailler à l’Université Sainte- Anne où les bouteilles jetables en plastique ne sont ni vendues ni distribuées. Le comité de candidature du Congrès Mondial Acadien 2024, ou #Clargyle, a également fixé l’objectif d’éliminer le plastique à usage unique.

     Ce sont de petits pas qui indiquent les grands pas que nous devrons prendre ensemble.

« Pendant que les nations parlent, les villes agissent. » Cette formule de prédilection de Michael Bloomberg, richissime homme d’affaires et maire de la ville de New York pendant une douzaine d’années (2002-2013), exprime la conviction que les collectivités locales seraient peut-être plus aptes que les États à mener des efforts dans certains domaines traditionnellement réservés aux gouvernements nationaux.

     Mon plus récent voyage en Louisiane m’a amené à visiter une agence municipale qui porte haut et fier ce principe : le Centre international de Lafayette (CIL).

     Il y a tout lieu de se méfier de l’imposante statue du général Jean-Jacques Alfred Mouton (1829- 1864), fils d’une famille de l’élite créole-acadienne mort dans la guerre de Sécession, qui se dresse devant l’ancien hôtel de ville où le Centre international a élu domicile à sa fondation en 1989. Ce symbole du Vieux Sud ne reflète guère la mission, décidément progressiste, « de susciter le développement international du commerce et du tourisme » afin de « faire de Lafayette une des régions les plus ouvertes sur le monde aux États-Unis ».

     Telle est la vision que le Centre est appelé à réaliser, et ce, en tirant profit du caractère historiquement francophone de cette partie de la Louisiane ainsi que des liens avec l’Amérique latine, si proche.

     Fort d’une équipe de cinq employés, le CIL fait partie des services de développement économique du gouvernement « consolidé » de la ville et de la paroisse civile de Lafayette. Tout en facilitant le dialogue avec des gouvernements étrangers, il coordonne des initiatives avec des partenaires locaux comme le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), la commission touristique de Lafayette (Lafayette Convention & Visitors Center, ou LCVC) et la Lafayette Economic Development Authority (LEDA).

     Tout cela peut paraître ambitieux pour une collectivité de taille moyenne, d’environ 250 000 habitants. Rappelons cependant que l’industrie pétrolière a mondialisé dès le milieu du XXe siècle l’économie de Lafayette, désormais une plaque tournante à l’échelle régionale. Le Centre international ne cherche pas tant à attirer le commerce pour le commerce, qu’à stimuler des échanges aptes à mettre en valeur la spécificité socioculturelle du pays créole et cadien.

     Quand son directeur, Robert Melanson, m’accueillait dans son bureau la semaine dernière, il s’apprêtait à partir pour la Belgique. Accompagné de son collègue Christophe Pilut, spécialiste de recherche et de traduction, M. Melanson allait passer une semaine à Namur. Après les célébrations du 40e anniversaire du jumelage de Lafayette avec Namur, tous deux allaient participer à des activités du réseau Vertech City, « qui est l’un des résultats tangibles de notre jumelage », précise M. Melanson. Cette initiative, fruit d’une concertation des deux villes- sœurs avec Poitiers (France) et Victoriaville (Québec), a pour but de favoriser le développement durable, « notamment les technologies énergétiques écologiques ».

     Ensuite, cap sur Paris pour des réunions avec des hauts fonctionnaires de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il s’agira aussi de rencontrer l’Association internationale des maires francophones (AIMF) à laquelle Lafayette a adhéré en 2009 avant d’accueillir le congrès de l’AIMF en 2015. Le CIL y aura été pour beaucoup, c’est certain.

     « Nous discuterons du rôle que notre gouvernement local peut jouer dans la promotion de nos objectifs communs, explique M. Melanson, et nous chercherons également à clarifier le rôle des jumelages au sein de ces grandes organisations, car les jumelages ont toujours été un moyen pour nous de partager notre savoir-faire et de coopérer au niveau local. »

     C’est par cet axe, entre autres, que l’activité du CIL rejoint mes intérêts de recherche : l’Acadie des Maritimes a également privilégié les jumelages de villes, dont celui entre Lafayette et Moncton, qui remonte à 1971-1972.

     Robert Melanson présente un vrai profil de citoyen du monde. Issu d’une famille d’origine acadienne de la région de Houma, au sud- ouest de La Nouvelle-Orléans, il a vécu et travaillé dans plusieurs pays – France, Thaïlande, Russie, Angola et d’autres encore – et dans plusieurs domaines, du développement communautaire au sein du Corps de la paix à l’interprétation médicale en passant par le transport commercial transfrontalier. Il maîtrise non seulement le français, mais aussi le thaï et l’espagnol, en plus de ses compétences en russe et en portugais.

     Cette vaste expérience ne semble qu’avoir renforcé son appréciation de la culture et du patrimoine de sa région d’origine.

     De quoi plaire, sans doute, à son prédécesseur, Philippe Gustin. Belge d’origine et ancien directeur du CODOFIL, Philippe Gustin a tenu les rênes du Centre pendant une trentaine d’années, jusqu’à sa retraite l’an dernier. C’est pour recueillir un témoignage de son fascinant parcours professionnel que j’avais pris rendez-vous avec lui.

     Philippe Gustin, aussi affable que vif d’esprit, m’a signalé deux atouts du CIL : une relative autonomie en ce qui concerne le choix des priorités et des projets, d’une part, et la liberté de travailler avec d’autres municipalités de la région, d’autre part. Ces deux facteurs auront favorisé l’attachement de l’agence à sa vocation francophone. C’est important, car on le sait bien, l’érosion à peu près totale du français comme langue maternelle s’annonce dans un avenir rapproché.

     Pour l’instant, la francophonie locale demeure une carte à jouer, d’autant plus que la Louisiane a récemment rejoint l’OIF.

     Parmi les dossiers nombreux et variés du CIL, il y a un projet à venir qui suscite tout particulièrement l’enthousiasme de Robert Melanson. Le Centre souhaite, en l’absence criante de données fiables, dresser un portrait démolinguistique de la Paroisse de Lafayette.

     « Notre bureau est en train de communiquer avec divers individus et organisations afin d’obtenir des informations concrètes sur nos francophones et créolophones dans l’espoir d’identifier des opportunités de préservation culturelle et linguistique ainsi que de développement économique pour assurer la viabilité de ces communautés. »

     « Ce ne sera pas une tâche facile à accomplir, ni rapide », affirme Robert Melanson, mais l’intérêt est là.

Comme quoi, la globalisation peut venir à la rescousse des cultures locales. C’est du moins le pari du Centre international de Lafayette.

La couverture de l’édition de mai 1980 de Santé du monde, magazine de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), proclamait un miracle : « La variole est morte! » Vaincue donc pour toujours, cette maladie infectieuse d’origine virale, et ce, grâce à une campagne internationale de vaccination lancée en 1959 à l’initiative de l’Union soviétique.

     Incurable, mais évitable, la variole faisait à cette époque des centaines de milliers de victimes rongées par des pustules. Nombre des victimes étaient condamnées à la cécité et 20 % à la mort. Aujourd’hui, Variola virus n’existe plus que dans une poignée de laboratoires où sont conservés quelques échantillons.

     Les retombées d’une telle victoire pour l’humanité vont au-delà de la qualité de vie des gens. Il y a aussi d’énormes bienfaits en termes de développement économique – pensez aux coûts des mesures de prévention pérennes, du soin des personnes atteintes et de la baisse de la population active – et aussi de ressources en matière de santé publique : la menace d’une maladie écartée, on peut s’attaquer à une autre.

     Il est tout à fait possible, croient les autorités, d’éradiquer totalement la poliomyélite, dont le nombre de cas a chuté de 99 % depuis 1988. Celle-ci frappe principalement les enfants en bas âge chez qui une infection sur 200 entraîne la paralysie. Endiguée par un vaccin oral développé dans les années 1950, la polio subsiste dans trois pays seulement : au Nigeria, en Afghanistan et au Pakistan.