Prise à Washington, D.C., en 1929, lors de l’investiture du président Herbert Hoover, cette photo de jeunes Louisianaises déguisées en Évangéline à côté de quelques membres de la nation lakota reflète une vision multiculturelle des États-Unis.  
Prise à Washington, D.C., en 1929, lors de l’investiture du président Herbert Hoover, cette photo de jeunes Louisianaises déguisées en Évangéline à côté de quelques membres de la nation lakota reflète une vision multiculturelle des États-Unis.  

 Les premiers voyages du père Maurice LeBlanc en Louisiane (2e partie)

Clint Bruce
Les relations transnationales au sein de la diaspora acadienne se situent sur trois paliers. S’il existe un encadrement gouvernemental qui est assuré, par exemple, par l’entente de coopération signée en 2014 par le Nouveau-Brunswick et la Louisiane, les initiatives menées par les associations et organismes constituent un autre axe, plus ancien et, pour tout dire, indispensable. En plus de ces deux paliers que l’on peut qualifier d’officiels, il y a des rapports humains qui parfois accompagnent les échanges officiels et qui parfois se développent selon d’autres logiques.
 La maison autrefois habitée par le capitaine Willie d’Entremont, natif de Pubnico-Ouest, et sa famille, rue Upperline à La Nouvelle-Orléans.  

Ma chronique du 12 mars dernier évoquait les quatre voyages en Louisiane effectués par le regretté père Maurice LeBlanc (1924-2021), voyages qu’il m’a racontés lors d’un entretien réalisé en 2016. Ses deux premières excursions dans le pays des bayous illustrent justement ces différentes facettes de la diaspora acadienne, soit le côté officiel, d’une part, et le côté informel et interpersonnel, d’autre part.  


En janvier 1955, la Louisiane accueillait une importante délégation canadienne pour commémorer le bicentenaire de la déportation des Acadiens. Cette visite donnait le coup d’envoi à une impressionnante série d’activités et de manifestations culturelles s’étendant sur plusieurs mois. Coordonnée par le comité de l’Acadian Bicentennial Celebration (ABC), la programmation bénéficiait d’une subvention considérable de l’État et, dans son ensemble, visait à redorer le blason de la population louisianaise d’origine acadienne, méconnue et soumise à des stéréotypes dégradants.


Dans un article paru en 2000 dans la revue Louisiana History, Shane Bernard déplore quelque peu l’orientation « anglo-conformiste » du bicentenaire de la déportation, les revendications linguistiques ayant été relativement absentes des objectifs de l’ABC. L’auteur reconnaît toutefois que le renforcement des liens avec le Canada et la France aurait semé les graines des efforts de coopération à venir, surtout après la création du Conseil pour le développement du français en Louisiane, ou CODOFIL, en 1968. 


Le père Maurice a eu l’occasion de participer aux cérémonies du bicentenaire en tant que professeur au Collège Sacré-Cœur de Bathurst, au Nouveau-Brunswick. Ordonné prêtre en 1949, il avait rejoint cet établissement eudiste dès 1951. Passionné des arts et de la musique, il allait accompagner en Louisiane la chorale du collège, dirigée à cette époque par le père Michel Savard.


Mon précédent billet avait également souligné le dévouement de son père à lui, le docteur Joseph-Émile LeBlanc, à la cause acadienne. Loin du docteur LeBlanc de manquer ces retrouvailles avec la lointaine parenté en Louisiane… après deux siècles de séparation! De fait, le père et la mère du père Maurice se sont joints à la délégation canadienne organisée par le Conseil de la vie française. Ce groupe comportait plusieurs notables acadiens et québécois, tous préoccupés du sort du fait francophone au sud des États-Unis.


De retour en Nouvelle-Écosse, le docteur LeBlanc a prononcé et publié une série de causeries pour faire part de ses impressions :


« En Louisiane, nous nous sommes connus comme les citoyens d’un même sang, d’une même croyance et en mettant les pieds sur le sol d’Alexandrie au son de la fanfare, entonnant Ô Canada à notre arrivée le 13 janvier, nous avons pleuré à la rencontre de nos frères longtemps dispersés de Grand-Pré. Nous nous sommes mis la main dans la main avec un cœur où vibrai[en]t les mêmes amours, les mêmes ambitions, les mêmes sentiments de noblesse et de grandeur d’âme que ceux de nos cousins et cousines de la Louisiane […]. » (« En Louisiane, du 9 au 25 janvier », p. 6)


Après l’arrivée à Alexandrie, au centre de l’État, la délégation avait passé trois jours à Lafayette avant une réception officielle à Bâton-Rouge, tout en découvrant d’autres localités où l’accueil s’était surtout fait en français.


Lors de notre conversation, le père Maurice s’est ressouvenu de cette hospitalité chaleureuse sous le signe de l’appartenance acadienne. Il m’a montré des diapositives de photos qu’il avait prises à Saint-Martinville, le village d’Évangéline sur le bayou Têche, où de jeunes Louisianaises revêtaient le costume associé à ce personnage emblématique. Pour le reste, c’est la tournée de la chorale qui avait occupé le plus gros de son temps.


Malgré ces engagements, il n’a pas négligé d’aller saluer un vieil ami de la famille, un Acadien de Par-en-Bas établit à La Nouvelle-Orléans : le capitaine Willie d’Entremont (1901-91), originaire de Pubnico-Ouest. Ce détail m’a beaucoup intrigué. 


Constatant ma curiosité, le père Maurice m’a expliqué que c’était justement pour rendre visite à ce compatriote que plus tard, en juin 1964, il avait fait un détour par la Louisiane en rentrant de ses vacances au Mexique en compagnie de sa mère, Louise (d’Entremont), alors veuve depuis quelques années, et de sa sœur aînée Roseline, infirmière à Montréal.


Avant de gagner La Nouvelle-Orléans, le trio n’a pris contact avec nul autre que l’ancien président de l’ABC, à savoir le professeur Thomas Arceneaux de l’Université de Louisiane à Lafayette, une autre connaissance de feu docteur LeBlanc. 


« Sa conversation était très intéressante », se rappelait le père Maurice. « Il nous a instruits et sur la situation du français de la Louisiane et sur la situation de l’intégration en Louisiane [qui était] bel et bien en marche. » Il s’agissait bien sûr de l’intégration raciale des écoles et des autres établissements publics, après un siècle de ségrégation raciste.


Après une tournée dans la région du bayou Têche, en revoyant Saint-Martinville au passage, les LeBlanc sont parvenus à la Ville du croissant où le capitaine d’Entremont et son épouse les attendaient pour le souper.


Même si le père Maurice n’était pas au courant des circonstances du déménagement du capitaine d’Entremont en Louisiane, cette trajectoire singulière — en dehors, m’avait-il semblé, des réseaux officiels de la diaspora acadienne — a suscité ma curiosité. J’y ai consacré un article sur le blogue de la chaire (« De Pubnico à la ville créole – ou : passer son temps à lire le bottin », 5 octobre 2016) que je me permets de citer ici :


« De fil en aiguille, j’en ai retracé quelques détails. On constate, par exemple, qu’il s’y est installé encore jeune homme. C’est en 1931, à La Nouvelle-Orléans, qu’il épouse Irma Larcade, dont le grand-père paternel était Français et dont le père, pompier-sapeur, était mort depuis 1916; la mère d’Irma, Virginia, viendra vivre avec le couple qui aura une fille, Elaine, leur unique enfant. Je doute qu’ils aient parlé français à la maison; toutefois, l’annuaire de l’Université Tulane de 1958, où se trouve la photo d’Elaine, indique qu’elle participait au Cercle français.


« Employé de la United Fruit Company en 1941 et plus tard d’une de leurs filiales, la Empresa Hondureña de Vapores, le capitaine d’Entremont fréquentait les ports d’Amérique latine et de la côte est. Grâce à diverses bases de données, il est très facile de repérer certains de ses voyages; par exemple, en 1952, le Darien, battant pavillon hondurien, passait de Santa Marta, Colombie, à New York. »


Le père Maurice m’avait montré une photo de la résidence du capitaine d’Entremont, une maison aux allures tropicales située dans le quartier de Broadmoor. De passage à La Nouvelle-Orléans quelques semaines après notre entretien, je m’y suis rendu. En apercevant une voisine, une femme afro-américaine d’un certain âge qui prenait le frais sur son perron, je lui ai demandé si elle avait connu le vieux marin qui avait vécu en face de sa demeure. Joviale et sincèrement intéressée par mon enquête, elle ne savait rien de lui, pourtant.


C’est ainsi que s’effiloche le souvenir de nos vécus, autant de fils formant la trame de notre expérience collective. Et c’est pour cela que l’histoire orale tient une place d’honneur parmi les démarches de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales.


Fort heureusement, il y a parmi nous beaucoup de gardiennes et de gardiens de la mémoire. Suite à la parution de la chronique du 12 mars, j’ai reçu un message de monsieur Édouard LeBlanc qui me rappelait qu’il avait participé, aux côtés du père Maurice, à une autre délégation acadienne en 1987, organisée par monseigneur Nil Thériault à l’occasion du jumelage de Pointe-de-l’Église avec Church Point en Louisiane. C’était le troisième voyage du père Maurice en Louisiane. D’autres personnes pourront sans doute me renseigner davantage sur son quatrième déplacement, lors du Congrès mondial acadien—Louisiane 1999. 


Toujours est-il que personne ne viendra remplacer le père Maurice LeBlanc, éternellement acadien.