Cette carte postale du 19e siècle, imprimée à partir d’une photographie de Félix Bonfils (1831-85), montre un groupe de femmes de Nazareth, l’une des destinations de monseigneur Robichaud en 1959.
Cette carte postale du 19e siècle, imprimée à partir d’une photographie de Félix Bonfils (1831-85), montre un groupe de femmes de Nazareth, l’une des destinations de monseigneur Robichaud en 1959.

Impressions de Palestine, d’après le récit d’un prélat acadien

Clint Bruce

Le mois dernier, le conflit entre l’État d’Israël et le peuple palestinien a, une fois de plus, tourné à l’affrontement ouvert et violent. La volonté acharnée du gouvernement israélien de poursuivre le nettoyage ethnique de la Palestine a touché un nerf vital lorsque les forces de l’occupation ont attaqué les fidèles musulmans qui célébraient la fin du Ramadhan dans la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem, l’un des lieux saints de l’Islam. Jointe à l’effort d’expulser des familles palestiniennes de leurs résidences dans le quartier Cheikh Jarrah, cette incursion brutale a mis le feu aux poudres en attirant la riposte du parti islamiste Hamas. En quelques jours, beaucoup de Palestiniens, surtout dans la Bande de Gaza, et quelques Israéliens ont perdu la vie. 


Notre perception de cette situation, qui ponctue souvent l’actualité et qui engage beaucoup de ressources de la communauté internationale, y compris du Canada, est façonnée en grande partie par notre compréhension de la coexistence des groupes ethnoreligieux au Moyen-Orient. La Palestine, terre sainte de toutes les religions dites abrahamiques, n’est pas une région du monde comme les autres.


Les événements récents donnent une occasion propice pour mettre en lumière un document montrant une perspective acadienne sur cette mosaïque – qui est un véritable casse-tête! – dans une période cruciale de l’histoire contemporaine. Il s’agit d’un récit de voyage de monseigneur Norbert Robichaud (1905-79), archevêque de Moncton de 1942 à 1972.


En mai 1959, ce prélat acadien effectuait un bref séjour au Moyen-Orient afin d’y découvrir les sites religieux et d’y faire la connaissance des communautés ecclésiastiques. De retour au Canada, il a fait publier un témoignage d’une cinquantaine de pages sous le titre : Pèlerinage en Terre sainte – Impressions et souvenirs d’un pèlerinage en Palestine, 5-14 mai 1959. (Je tiens à remercier Maurice Basque, du Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton, de m’avoir fait parvenir une copie de ce document.) L’intérêt de ce récit réside moins dans les renseignements qui sont rapportés que dans le regard que monseigneur Robichaud porte sur la vie chrétienne et sur le patrimoine religieux.


Avant d’en examiner des extraits, il importe de dégager quelques éléments du parcours de monseigneur Robichaud. Originaire de Saint-Charles-de-Kent, au Nouveau-Brunswick, il a fait ses études ici en Nouvelle-Écosse, d’abord au Collège Sainte-Anne, puis au Séminaire du Sacré-Cœur-de-Marie à Halifax, avant d’être ordonné prêtre en 1932. Un peu plus tard, de 1935 à 1938, il poursuit son doctorat en théologie au Collège Angélique de Rome. En prenant la tête de l’archevêché de Moncton, il devient le plus jeune évêque au Canada. Parmi ses contributions à la cause acadienne, soulignons l’organisation du premier tintamarre officiel en 1955 ainsi que son appui musclé au journal L’Évangéline et à la presse francophone des Maritimes. C’est aussi le premier chancelier de l’Université de Moncton.


Son voyage au Moyen-Orient s’est annexé à une visite « ad limina » au Vatican, c’est-à-dire une audience avec le pape, en l’occurrence Jean XXIII à cette époque, que tout évêque est tenu de faire tous les cinq ans. Parti de New York le 10 avril à bord d’un paquebot, il a fait halte à Lisbonne et à Madrid, où il a pris un avion pour la capitale italienne. (L’avion était pour lui une nouveauté quelque peu effrayante!) Après l’audience pontificale et d’autres engagements comme la cérémonie de béatification de la Mère d’Youville (1701-71), fondatrice canadienne des Sœurs grises, il s’envole de nouveau pour Beyrouth, au Liban, puis pour l’aéroport Kalandia de Jérusalem, aujourd’hui fermé.


Mon choix de mettre en valeur le récit de monseigneur Robichaud ne doit pas être interprété comme un signe d’approbation de tous ses points de vue – loin de là! Par exemple, l’auteur exprime sa sympathie envers le régime fasciste du dictateur espagnol Francisco Franco (1892-1975), à qui il sait gré d’avoir sauvé l’Europe occidentale des griffes du communisme. Sa perception des endroits qu’il visite en Palestine m’apparaît très différente, sans doute, de celle que je pourrais avoir. Rien de plus normal. Reste que c’est un témoignage fascinant. 


Lorsque monseigneur Robichaud visite le Moyen-Orient, cela fait un peu plus d’une dizaine d’années depuis la fondation de l’État d’Israël, proclamé le 14 mai 1948, et du « grand dérangement », pour ainsi dire, d’environ 750 000 Palestiniennes et Palestiniens expulsés de leur patrie. Cependant, la Cisjordanie (ou West Bank en anglais) n’est pas encore sous occupation israélienne; cette deuxième conquête se produira en 1967, lors de la guerre des Six Jours. À l’époque du voyage de notre homme d’Église acadien, la Cisjordanie fait partie du Royaume hachémite de Jordanie. 


Monseigneur Robichaud résume son séjour dans ces termes : « Notre pèlerinage en Palestine était divisé en deux parties : l’une, dans la région appelée Jordanie, et comprenant Jérusalem, la Judée et la Samarie; l’autre, dans la région dénommée Israël, et s’étendant depuis Jaffa jusqu’au nord de la Galilée. Nous passâmes six jours en Jordanie, et trois en Israël. »


Détail frappant, il ne qualifie ni Israël ni la Jordanie de pays. Ce sont des « régions ». Pour lui, ce coin du monde s’appelle la Palestine, même après 1948. Autre fait important : alors qu’Israël revendique Jérusalem comme sa capitale, la Jordanie a pris possession de Jérusalem-Est en 1950 et nommé ce secteur sa « seconde capitale », après Amman, à partir de 1953. D’ailleurs, depuis 1949 tous les lieux saints en Cisjordanie sont administrés par une fondation musulmane, le waqf de Jérusalem, qui relève – encore aujourd’hui – des autorités jordaniennes.


Monseigneur Robichaud et ses compagnons sont accueillis par un père Bernardini, de l’ordre franciscain, « notre guide et notre cicérone pour tout le séjour du côté arabe de la Palestine ». Les descriptions de ses visites des sites où Jésus Christ aurait vécu et rempli sa mission divine sont empreintes d’un touchant et sincère enchantement. Ce qui m’interpelle aussi, ce sont les mentions de la cohabitation des différentes églises chrétiennes, ainsi que des communautés chrétiennes avec la population musulmane.


Par exemple, il souligne que l’église de la Dormition, où la mère de Jésus serait entrée dans un sommeil éternel, « fut détruite par les Turcs au 12e siècle, et reconstruite par les Bénédictins au temps des Croisades ». Mais l’accès y est restreint : « Malheureusement, quel qu’en soit notre désir, nous ne pourrons pas y célébrer la messe sainte, car le lieu n’appartient pas aux Latins, mais aux Grecs et aux Arméniens. »


L’église de l’Ascension, perchée au sommet du mont des Oliviers, présente un cas très particulier. C’est une mosquée gérée par le waqf – c’est l’unique mosquée au monde où l’eucharistie chrétienne est pratiquée, mais une fois l’an seulement. Le passage de l’archevêque tombe on ne peut plus fortuitement :


« L’église que nous y trouvons est aujourd’hui une mosquée, et la propriété des Grecs. Les Latins n’y peuvent célébrer que le jour de la fête de l’Ascension. Par une grande délicatesse de la Providence, nous sommes à Jérusalem le jour même de l’Ascension, ce qui nous permet de dire la messe au lieu même où l’Homme-Dieu a quitté la terre. »


Cependant, il n’est pas toujours enchanté par la gestion musulmane des sites associés au christianisme. Après son départ du secteur jordanien, il parvient au mont Sion, lieu de la cène où Jésus aurait instauré le rite de la communion. 



Les fortifications de la vieille ville de Jérusalem en 1959, année du voyage de monseigneur Robichaud.  

« Nous éprouvons là la plus grande déception de notre voyage, explique-t-il. En effet, le Cénacle – ou ce qui en tient lieu – n’est plus qu’une mosquée sombre et sordide. On a de la peine à s’expliquer qu’un lieu si célèbre ne soit pas en mains chrétiennes. »


Son vœu sera peut-être exaucé un jour : le pape François y a célébré une messe en 2014 et, malgré l’importance du site pour les juifs ainsi que pour les musulmans, des pourparlers entre le Vatican et le gouvernement israélien ont parfois été envisagés.


Le dernier passage qui m’a particulièrement frappé concerne ses observations à Nazareth, ville natale de Marie : 


« En pénétrant dans la ville, nous passons près de la fontaine de la Vierge. Il s’agit bien de la Vierge Marie : cette fontaine est l’unique source d’eau de la ville, et Marie dut certainement y venir faire provision quotidienne d’eau pour les besoins du ménage. Comme d’habitude, on s’aperçoit du voisinage de la fontaine par le va-et-vient des femmes porteuses d’eau. Les unes portent leur cruche couchée sur la tête : elles vont à la fontaine; les autres l’ont érigée bien droite, en équilibre : elle est pleine. On avait coutume de chercher sur ces visages de femmes indigènes la ressemblance de la Mère de Dieu; il n’est plus possible de l[e] faire, car ce sont toutes des Arabes. »


Cette dernière réflexion en dit long sur l’absence de contextualisation historique dont nous pouvons souffrir en Occident. Nazareth est, en effet, la ville la plus arabe d’Israël. D’ailleurs cette population compte une importante minorité chrétienne (30 %). Or, le patrimoine génétique des Palestiniens arabophones reflète, selon les analyses, les arrivées successives et le mélange de groupes divers, depuis la période préhistorique. Parmi les Nazaréennes des temps modernes, il y en a, assurément, qui pourraient ressembler à la mère du Christ.


Cette chronique a quelques affinités avec celles du mois de mars, qui racontaient les voyages du père Maurice LeBlanc en Louisiane. Tandis que ce dernier a pu contribuer au raffermissement des liens avec la diaspora acadienne, le pèlerinage de monseigneur Robichaud aurait intensifié son amour de la famille humaine, en dépit de certains points d’incompréhension et des tensions dont il fait état : 

« Voilà, il me semble, la leçon que je n’oublierai plus jamais. De la Terre sainte, je m’en irai cherchant partout Jésus. […] [J]e n’approcherai qu’avec respect de toute âme, parce que dans l’une comme dans l’autre, il y a réellement présent, physiquement ou mystiquement, le Verbe fait chair, Notre Seigneur Jésus-Christ. »


C’est un message dont nous pouvons apprécier l’esprit et l’intention, quelle que soit notre foi, que nous ayons la foi ou non.