Clint Bruce
Festivités de Norouz (ou Newroz), le Nouvel an perse, au Kurdistan irakien, en 2006. Des soldats de l’armée américaine ont célébré avec la population locale. (Photo : Daniel Nelson, 145e Détachement mobile aux affaires publiques, 2006
Festivités de Norouz (ou Newroz), le Nouvel an perse, au Kurdistan irakien, en 2006. Des soldats de l’armée américaine ont célébré avec la population locale. (Photo : Daniel Nelson, 145e Détachement mobile aux affaires publiques, 2006

Face à la trahison, la diaspora kurde se mobilise (2e partie)

Vert, jaune, rouge : la façade du palais de justice de Nashville, immense et ornée d’imposantes colonnes grecques, brillait de ces trois couleurs du drapeau du peuple kurde, le soir du mardi 15 octobre dernier. Le pont commémoratif des anciens combattants de la Guerre de Corée, aussi.

     « Par solidarité avec nos voisins et alliés », déclarait sur Twitter le maire John Cooper, au moment de prendre la parole lors d’une vigile aux chandelles pour manifester le soutien de la communauté aux Kurdes de Rojava, au nord de la Syrie.

     Le 6 octobre, le président Donald Trump annonçait le retrait des troupes états-uniennes du Nord de la Syrie, où les milices kurdes, en fidèles alliés des États-Unis, avaient assuré la défaite de l’État islamique. Le départ des Américains a permis à la Turquie, dirigée par le président Recep Tayyip Erdogan, un islamiste aux tendances autoritaires, de lancer une campagne d’invasion du Rojava. Plus de 300 000 personnes ont été déplacées.

     Mieux connue comme la capitale de la musique country, la métropole du Tennessee abrite la plus grande population de Kurdes aux États-Unis, d’environ 15 000 sur un total estimé de 60 000. Les Kurdes de Nashville font partie de la diaspora (ou l’ensemble des groupes d’une nation dispersée) d’une des plus importantes collectivités sans État au monde.

     À titre de rappel, la patrie millénaire du peuple kurde, le Kurdistan, correspond à une région transfrontalière répartie entre quatre pays : l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. Dans chacun de ces pays, la minorité kurde subit l’oppression et l’assimilation forcée. Les Kurdes de la diaspora, vivant en Europe ou en Amérique, mènent des efforts pour soutenir leurs sœurs et frères du Kurdistan.

     Il y a là une raison suffisante pour que les Acadiennes et Acadiens s’intéressent au sort de ce groupe. Dans un essai publié en 2007, le politologue Stéphane Bujold, un Québécois d’origine acadienne, souligne cette comparaison : « Comme les Kurdes au Proche-Orient et les Swahilis en Afrique sub-saharienne, les Acadiens constituent un peuple transfrontalier, c’est-à-dire dont les membres habitent toujours leur foyer (ou patrie), [...] mais sous diverses juridictions [...] qu’ils ne contrôlent pas. »

     À vrai dire, la situation actuelle au Rojava devrait nous interpeler toutes et tous. Depuis 2014, les autorités kurdes s’efforcent de réaliser un rêve, celui d’une démocratie implantée à l’échelle locale, une démocratie multiethnique, multiconfessionnelle et basée sur l’égalité des sexes et implantée à l’échelle locale. Cette expérience aux ambitions révolutionnaires s’appelle la Fédération démocratique de Syrie du Nord. La révolution du Rojava représente un virage improbable, influencé de loin par Abdullah Öcalan, le chef emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ayant longtemps prôné un nationalisme ethnique, il a été converti aux théories du penseur libertaire et écologiste Murray Bookchin (1921-2006), partisan de la démocratie décentralisée.

     Or, les événements du dernier mois ont provoqué l’émoi des Kurdes de la diaspora. Samedi dernier a eu lieu une journée mondiale de résistance pour le Rojava. Des manifestations ont été organisées dans des dizaines de villes, de Melbourne (Australie) à Barcelone (Espagne) en passant par Erbil (Irak). La page Facebook du Conseil communautaire kurde du Tennessee (TKCC, pour ses initiales en anglais), un organisme de Nashville, annonçait une collecte de vêtements, à l’appui des mots-clics #SaveRojava #StandWithKurds.

     Les Kurdes de Nashville, majoritairement originaires de l’Irak, aiment passionnément leur pays d’accueil et leur communauté locale. La première vague d’immigration kurde remonte aux années 1970, par suite de l’échec d’une révolte contre Saddam Hussein. Trois autres vagues l’ont suivie : après la révolution islamique de 1979, en Iran; à la fin des années 1980, en raison d’une atroce agression génocidaire sous le régime de Saddam Hussein; et en 1996, avec le départ des forces états-uniennes œuvrant en Irak depuis la guerre du Golfe (1990-1991).

     Réinstallés à tout hasard dans le Tennessee central par le gouvernement américain, les réfugiés kurdes y ont fait comme chez eux. Tandis que le climat et le paysage montagneux leur rappelaient leur Kurdistan natal, la culture du Sud, imprégnée d’hospitalité et d’attachement familial, s’accordait bien avec leur tempérament. Nashville a désormais son Petit Kurdistan, un quartier doté de commerces et d’institutions kurdes comme le Centre Salahadeen, une mosquée qui tient lieu de centre culturel.

     L’identité se transmet d’une génération à l’autre, mais en évoluant. Les recherches de Demet Arpacik, une doctorante d’origine kurde à la City University of New York, suggèrent que la religion prend une importance accrue chez les jeunes Kurdo- Américains. Il faut y lire un effet de la discrimination anti-islam plutôt qu’une attraction exercée par l’islamisme politique, que la diaspora kurde condamne en bloc.

     Pour me donner une meilleure idée des réactions de la communauté kurde aux récents soubresauts de l’actualité kurde, j’ai visionné un entretien télévisé de NewsChannel 5 Nashville, avec deux représentants du TKCC, Dara Aziz et Tabeer Sindi. Ce sont deux immigrés qui ont connu une vie meilleure dans leur ville d’adoption – se proclamant « proud Nashvilleans » – mais à qui la cause kurde tient à cœur. Ils ne cachent rien de leur dégoût face à la campagne génocidaire perpétrée par la Turquie, qu’ils soupçonnent, comme bien d’autres, de complicité avec les jihadistes. Ils prennent acte de l’ordre de Trump avec la plus grande déception, en appelant de leurs vœux un renversement de sa décision.

     Dara Aziz soulève un point qui m’a particulièrement touché : l’invasion du Rojava par la Turquie vise à détruire non seulement l’autonomie des Kurdes, mais autant sinon plus une vision alternative de coexistence égalitaire.

     Le président Trump, lui, a choisi de maintenir la présence de troupes chargées de protéger les champs pétroliers de la région. Mais il y a des ressources plus précieuses encore dans cette partie du monde.

Le Rojava, rebaptisé la Fédération démocratique de Syrie du Nord, dessine un triangle recouvrant le Nord-Est du pays. En gris foncé, les zones occupées par la Turquie en date du 1er novembre 2019. (Image créée par Editor abcdef, modifiée par Bill497 [pseudonymes]