Joey Joleen Mataele, fondatrice de la Tonga Leitis’ Association et défenseure des droits de la communauté transgenre en Polynésie.  
 Joey Joleen Mataele, fondatrice de la Tonga Leitis’ Association et défenseure des droits de la communauté transgenre en Polynésie.  

« Transgenre aux Tonga, entre tradition et affirmation (1re partie) »

Clint Bruce
Dans quelques jours, un événement très attendu aura lieu à Nuku’alofa, capitale du Royaume des Tonga, dans le Pacifique Sud. Le concours de beauté Miss Galaxy mettra sous les projecteurs les membres de la communauté transgenre, connus sous le nom de leitis, terme dérivé de l’anglais « lady », ou de fakaleitis, « à la manière des femmes ». Bien que la transidentité fasse partie de la culture traditionnelle aux Tonga et en Polynésie plus largement, les leitis n’en subissent pas moins des atteintes à leur dignité, voire à leurs droits fondamentaux.

L’édition 2021 du Miss Galaxy Pageant se déroulera sous le signe du deuil. Au début de moi de mai, la présidente de la Tonga Leitis’ Association (TLA), Polikalepo Kefu, a été retrouvée morte sur une plage de Tongatapu, l’île principale de l’archipel, tout près de sa maison. Même si le motif de l’assassinat n’est pas encore établi, son impact ne laisse aucun doute. Aimée et admirée, « Poli » se démarquait non seulement par son rôle à la tête du seul organisme tongien de défense des droits des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres, queers et intersexuées (LGBTQI), mais également auprès de la Croix rouge et pour d’autres causes solidaires.


Aux Tonga, la fierté LGBTQI s’inscrit dans un sentiment quasi unanime de fierté nationale .


Constitué de plus de 170 îles et îlots, le Royaume des Tonga a une population d’environ 105 000 habitants. C’est une monarchie constitutionnelle dont l’une des particularités est de n’avoir jamais perdu sa souveraineté, même pendant le protectorat britannique ayant duré de 1900 à 1970. En revanche, à la suite des contacts de plus en plus fréquents avec des visiteurs européens, dont le célèbre capitaine James Cook, le christianisme a été adopté au 19e siècle par le roi George Tupou I, sous l’influence de missionnaires méthodistes. Toujours est-il que les valeurs traditionnelles demeurent très fortes, qualifiées d’anga faka-Tonga, ou la coutume des Tonga. Les liens de parenté et les obligations y associées en forment le socle, au sommet duquel se trouve la famille royale.


L’évolution de la société tongienne contemporaine est explorée dans un ouvrage de l’anthropologue Niko Besnier, On the Edge of the Global: Modern Anxieties in a Pacific Island Nation (Stanford University Press, 2011). L’auteur s’intéresse aux tensions entre l’identité locale et les courants de la mondialisation à laquelle le pays s’efforce d’adapter son économie en même temps que s’imposent des réformes politiques. Tandis que le secteur agricole, qui repose notamment sur la culture de la noix de coco, de la banane, de la vanille et du potiron, connaît un déclin graduel mais marqué, l’apport économique de la communauté expatriée, aussi nombreuse que la population du royaume, ne cesse de gagner en importance. 


La situation des leitis se présente en quelque sorte comme l’expression des contradictions et négociations propres à la modernité tongienne. Traditionnellement, les enfants dont le sexe assigné était masculin mais qui s’identifiaient comme des filles, trouvait leur place au sein de l’organisation sociale. Elles s’habillaient comme des filles, se comportaient comme des filles et, en grandissant, assumaient des responsabilités associées aux femmes. N’ayant pas d’enfants, elles remplissaient un grand nombre de besoins dans leur famille et dans leur communauté.


En même temps, une leiti pouvait et peut encore être la cible de harcèlement, de discrimination et de violence. C’est malheureusement le sort de beaucoup de personnes transgenres, à travers le monde. Qui plus est, les relations sexuelles entre hommes sont illégales aux Tonga, où une peine de 10 ans de prison et de flagellation est prévue par le code pénal. Même si ces dispositions n’ont jamais été appliquées, elles n’en reflètent pas moins une mentalité homophobe qui est exacerbée, de nos jours, par le discours haineux d’une frange d’églises évangéliques.



Ces contradictions sont mises en scène dans un film documentaire de 2018, Leitis in Waiting, réalisé par Dean Hamer, Joe Wilson et Hinaleimoana Wong-Kalu. Nous y rencontrons l’une des proches de Poli Kefu, à savoir Joey Joleen Mataele, fondatrice de la Tonga Leitis’ Association, qui fut créée en 1992, et du concours Miss Galaxy, inauguré l’année suivante. Toute petite, Joey avait bénéficié d’une relation privilégiée avec sa Majesté Halaevalu Mata’aho’Ahome’e (1926-2017), reine consort puis reine mère des Tonga. Cependant, la faveur de cette dernière ne lui a guère épargné des difficultés en raison de son identité de genre. Ce documentaire, disponible sur YouTube, montre toute la détermination des leitis à vivre leur vie tout en contribuant au bien-être de leurs pays.


Dans un rapport d’Amnistie internationale paru en 2019, Mataele explique la genèse de la TLA : « L’une des raisons pour lesquelles nous avons créé l’association était de proposer un espace sûr où les membres de notre communauté LGBTI puissent venir discuter de nos problèmes, s’informer sur ce qui se passe, partager ce que nous avons traversé dans notre vie... Au moins nous avons un endroit pour rire, être nous-mêmes et nous détendre. »


Dans la prochaine chronique, nous nous pencherons davantage sur les enjeux de la transidentité en contexte tongien – sans oublier de faire un retour sur le concours Miss Galaxy 2021, bien sûr !