Des loyalistes du président Trump se rassemblent devant le Capitole, le 6 janvier 2021, pour manifester leur opposition à un transfert pacifique du pouvoir.
Des loyalistes du président Trump se rassemblent devant le Capitole, le 6 janvier 2021, pour manifester leur opposition à un transfert pacifique du pouvoir.

« Sont-ils fous, ces Américains ? »

Clint Bruce
Était-ce une émeute? Une insurrection organisée par des partisans zélés de Donald Trump? Ou faudrait-il plutôt qualifier d’acte de terrorisme domestique l’irruption dans le Capitole des États-Unis de centaines de manifestants convaincus, semblerait-il, de l’illégitimité de l’élection du démocrate Joe Biden à la tête du pays?
Après l’annonce de l’application de la loi chinoise sur la sécurité nationale à Hong Kong, l’été dernier, des dizaines de milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour exprimer leur vif désaccord.

Quelle que soit l’étiquette qui finisse par être collée sur les événements du 6 janvier dernier, une chose est certaine : l’extrémisme paranoïaque d’une frange grandissante de la droite américaine risque de ronger les assises d’un système politique aux prises avec une cohésion sociale visiblement fragilisée par les quatre années de la présidence Trump.

Les grandes lignes de cet incident seront déjà connues du lectorat du Courrier de la Nouvelle-Écosse. Il suffit de rappeler que, si les propos qui ont été entendus lors de la Marche pour sauver l’Amérique, juste avant l’invasion du Capitole, ont certainement attisé la ferveur des émeutiers, cette tentative d’empêcher la validation de la victoire de Biden et Kamala Harris avait bel et bien fait l’objet de discussions, voire d’une planification ouverte. L’insurrection – car c’est le terme que je privilégie pour l’instant – aura été fomentée par des sympathisants de mouvements conspirationnistes, notamment de QAnon, et de groupes racistes.

Les images qui ont été diffusées donnent l’impression qu’il s’agit d’une horde de détraqués. Mais la thèse du débordement spontané n’est pas forcément l’explication à privilégier.

Un nombre considérable, bien que minoritaire au sein de la population états-unienne, estime que le Parti démocrate cherche à détruire la nation et craint, sous sa houlette, une descente inexorable vers le « communisme ». Baignant dans une réalité alternative, ces gens souhaitent provoquer une guerre civile. Les élus républicains qui osent contester les menées du président sont qualifiés de « traîtres ».

Il devient de plus en plus évident que, même après le départ de Trump, la fracture ne se ressoudera pas de sitôt. Le trumpisme survivra au quadriennat de Trump, sous une forme ou une autre. Étant donné l’attitude souvent désinvolte du locataire de la Maison-Blanche à l’égard de la communauté internationale, il est éclairant de jeter un coup d’œil sur les réactions de cette dernière.

Consterné, le premier ministre Justin Trudeau n’a pas tardé à s’exprimer. « Les Canadiens sont profondément inquiets et tristes des attaques contre la démocratie aux États-Unis, notre plus proche allié et voisin », a-t-il affirmé sur Twitter. « La violence ne réussira jamais à renverser la volonté du peuple. »

Des messages similaires, faisant part d’un mélange d’inquiétude et de bons sentiments, ont été formulés par plusieurs autres chefs d’État, traditionnels alliés de l’oncle Sam. Alors que certains, comme la chancelière allemande Angela Merkel, ont évoqué la responsabilité du président Trump, du fait de son refus d’accepter sa défaite, la plupart ont usé de délicatesse. Tout en déplorant des « scènes honteuses au Congrès américain », Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni, généralement en bons termes avec son homologue américain, a souligné : « Les États-Unis sont les défenseurs de la démocratie dans le monde entier. »

Tous les gouvernements n’ont pas la même interprétation. Certains ont font leurs choux gras des turbulences entourant le transfert du pouvoir à Washington.

La réaction chinoise n’a pas été dépourvue d’ironie. Alors que l’hostilité de l’administration Trump envers Beijing constituait une pierre angulaire de sa politique extérieure, c’est plutôt à la démocrate Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, que s’en prenait une porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying. Celle-ci a rappelé que Pelosi avait décrit les récentes manifestations pro-démocratie à Hong Kong comme un « beau spectacle ». En dressant un parallèle entre ce mouvement et l’insurrection du 6 janvier, Hua Chunying dénonçait l’hypocrisie (selon la perspective du gouvernement chinois) des autorités américaines : « La réaction de certaines personnes aux États-Unis, y compris de certains médias, est complètement différente ».

En Russie, où la mainmise autoritaire de Vladimir Poutine semble susciter l’admiration de Trump, plusieurs hauts responsables se sont saisis de l’occasion pour attaquer le modèle politique américain. « La démocratie américaine est en train de boiter des deux pieds », déclarait Konstantin Kosatchev, président de la commission des Affaires étrangères de la chambre haute du Parlement russe. « L’Amérique a perdu le cap et a donc perdu le droit de tracer la route – et encore moins de l’imposer aux autres. »

Même son de cloche du côté de l’Iran, dont l’évolution démocratique a été dévoyée, tragiquement et criminellement, par l’interférence des États-Unis avant la révolution islamique de 1979. (À ce sujet, voir mes chroniques dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse du 24 janvier et du 7 février 2020.) Le président iranien Hassan Rohani soulignait le danger du populisme à l’américaine tout en suggérant « à quel point la démocratie occidentale est vulnérable et fragile ».

Espérons que son pronostic sera démenti par la détermination des élus et officiels républicains à respecter l’issue du processus électoral.

Que pense le commun des mortels qui aurait regardé cette débâcle de loin ? Je me suis tourné vers le blogue du Council on Foreign Relations, un laboratoire d’idées « think tank » à Washington, D. C., où Jim Campbell, spécialiste en politique africaine, a publié un échantillon de tweets provenant du Nigeria (Nigerian Reaction to the Assault on the U.S. Capitol, 7 janvier 2021). Manifestement, les internautes nigérians n’ont pas oublié le mépris que le président Trump a craché sur eux en traitant plusieurs pays d’Afrique de « trous de merde », selon des propos tenus en janvier 2018.

Les commentaires en disent long sur la perception du rôle des États-Unis dans le monde. « Éteignez ce feu d’abord. À franchement parler, vous avez perdu toute autorité morale. » « Faites face à votre pays de terreur antidémocratique. » « Avant de commencer à résoudre des problèmes outremer, prière d’arranger vos problèmes chez vous d’abord. »

Quelques-uns se sont dits choqués par la mort de l’une des émeutières, parmi les cinq personnes décédées à ce jour.

L’intervention la plus révélatrice, peut-être, est venue de George W. Bush, qui s’est désolé du risque de voir les États-Unis se transformer en « république bananière » – c’est-à-dire, une démocratie de façade. La grande ironie, c’est que l’expression « banana republic » renvoie aux pays d’Amérique latine qui ont été contrôlés, dans la première moitié du 20e siècle, par des compagnies fruitières des États-Unis… avec l’appui du gouvernement américain! 

Que penser de ces événements qui ont dévoilé au monde les dérapages du nationalisme populiste ? Folie passagère inspirée par les envolées délirantes du président Trump ou phénomène durable dont les conséquences commencent seulement à se faire sentir ? 2021 nous le dira.