Des employées de l’usine textile Lawrence Mills, à Lawrence, au Massachusetts, en 1910.  
Des employées de l’usine textile Lawrence Mills, à Lawrence, au Massachusetts, en 1910.  

« Redécouvrir la franco-américanité de la Nouvelle-Angleterre »

Clint Bruce
Loin d’incarner l’idéal d’un creuset où viendraient disparaître tous les traits distinctifs des groupes ethnoculturels, c’est-à-dire le fameux « melting pot » de l’assimilation, les États-Unis ressemblent davantage à une mosaïque. Tandis que les peuples autochtones continuent de s’affirmer, l’identité de la population afro-américaine n’a jamais été plus forte. Pour ce qui est des langues, environ 60 millions de personnes parlent espagnol, à côté de dizaines d’autres communautés linguistiques. Toutefois, au fil du temps, certaines collectivités peuvent bel et bien finir par se fondre dans le « mainstream » américain, ou presque. Tel semble être le sort de la population franco-américaine de la Nouvelle-Angleterre.

Entre 1840 et 1930, près d’un million de Canadiens et de Canadiennes francophones s’installèrent aux États-Unis, en grande majorité dans les États du nord-est dont l’industrie textile requérait une main-d’œuvre abondante. Provenant surtout du Québec, mais aussi des provinces Maritimes, la population franco-américaine a contribué massivement à la modernisation économique du pays tout en maintenant, plusieurs générations durant, sa langue, son identité culturelle et ses propres institutions. C’est cette histoire, complexe et fascinante, que l’auteur David Vermette raconte dans son livre A Distinct Alien Race: The Untold Story of Franco-Americans – Industrialization, Immigration, Religious Strife, paru en 2018 chez Baraka Books.


Petite annonce : les personnes désireuses d’en savoir plus sur ce thème sont invitées à assister à une rencontre virtuelle avec M. Vermette, le vendredi 21 mai 2021, à 13 h 30. Il y aura une séance de discussion suivie d’un atelier sur un sujet des plus pertinents en milieu acadien : comment vérifier le bien-fondé de nos histoires de famille à travers la recherche documentaire? Cette activité est organisée conjointement par l’Observatoire Nord/Sud et la Société acadienne de Clare, avec l’appui de la Régie de la santé de la Nouvelle-Écosse. (Les détails pour s’inscrire sont indiqués en fin d’article.)


Telle que Vermette la présente dans son introduction, la genèse de son ouvrage remonte à une prise de conscience que l’auteur a eue lors de l’enterrement de son père, en 1983. En parcourant le cimetière d’une église catholique de Biddeford, au sud du Maine, il s’est rendu compte, à la vue des rangées de pierres tombales portant des noms français et des inscriptions en français, qu’il savait très peu de son passé familial et de l’histoire de sa communauté d’origine. Le désir de combler cette lacune est devenu l’objet d’une quête de longue haleine, quête qui aura porté ses fruits avec la rédaction et la publication de son livre.


A Distinct Alien Race apporte une pierre précieuse à l’édifice des connaissances historiques sur l’expérience franco-américaine aux États-Unis. C’est un champ de recherche déjà très riche grâce aux travaux d’historiennes et d’historiens comme Gérard Brault, Yves Frenette, Patrick Lacroix, Yolande Lavoie, Claire Quintal, Yves Roby et j’en passe. Vermette, quant à lui, s’efforce de situer l’immigration canadienne-française dans le contexte de l’industrialisation, d’une part, et des débats identitaires aux États-Unis, d’autre part. Son propre historique familial sert en cours de route à illustrer les grandes tendances qu’il reconstitue.


Regroupés dans des quartiers francophones qualifiés de « Petits Canadas », les Franco-Américains ont longtemps refusé de se départir de leur langue et de leur culture. Cette volonté de « survivance », selon le terme consacré, a suscité une certaine méfiance, voire une xénophobie virulente dans certains secteurs, et ce au nom de la défense des valeurs anglo-saxonnes et protestantes. Un éditorial paru en 1889, dans un journal de Boston, permet d’en prendre la mesure (et donne au livre son titre) : « Les Français se comptent à plus d’un million aux États-Unis. […] Ils restent une race étrangère distincte, soumise au Pape en matière de religion et de politique. Bientôt […], ils vous gouverneront, Américains. »


A Distinct Alien Race est divisé en quatre parties, précédées d’un prologue donnant un survol de quatre siècles d’histoire, depuis la colonisation jusqu’à notre époque. La première section traite de l’émergence de l’industrie textile en Nouvelle-Angleterre, développement redevable à des stratégies concertées de la part des financiers de la région, notamment de la famille Cabot. La deuxième partie se penche sur le phénomène de l’immigration canadienne-française qui a pris une ampleur colossale après la guerre de Sécession. Ici, Vermette s’occupe de déboulonner quelques mythes : par exemple, l’idée reçue selon laquelle les Canadiens émigrés auraient été surtout des fils de paysans sans terre. Il s’agit aussi d’exposer les conditions de vie parfois pénibles dans les Petits Canadas, en raison de l’incurie criminelle de quelques industriels.


Les enjeux identitaires et sociopolitiques occupent la troisième partie, « The Reception of Franco-Americans ». Ce qui m’intéresse tout particulièrement dans ce volet, c’est que le lien entre le racisme contre la population afro-américaine du pays et les préjugés à l’endroit des Franco-Américains devient on ne peut plus explicite. Saviez-vous que le Ku Klux Klan, organisation raciste qui a connu une résurgence dans les années 1920, a tenté de terroriser les francophones de la Nouvelle-Angleterre ? Et que les Franco-Américains ont mené une résistance très musclée contre ses agissements ? Cet épisode est raconté dans des passages tout à fait passionnants.


La quatrième et dernière partie, « Tenacity and Modernity », explique le déclin de l’économie textile et, par voie de conséquence, celui des quartiers franco-américains, ce qui a contribué au relâchement de la vitalité ethnolinguistique. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a plus d’identité franco-américaine au 21e siècle, mais plutôt que celle-ci s’est transformée en s’américanisant.


Justement, c’est pour explorer cet héritage que la CRÉAcT est en train de collaborer avec la Société historique acadienne de la Baie Sainte-Marie et le Centre acadien pour mieux comprendre les migrations entre le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse et les États de la Nouvelle-Angleterre, entre le 19e siècle et le milieu du 20e siècle. Cette recherche fait partie d’un vaste projet coordonné par le professeur Yves Frenette de l’Université de Saint-Boniface, Trois siècles de migrations francophones en Amérique du Nord, 1640-1940. Nous espérons parvenir à des résultats très intéressants pour le Congrès mondial acadien 2024.


Une chose ressort très clairement de la lecture du livre A Distinct Alien Race : étant donné les vagues de migrations que le monde connaît de nos jours et les questions entourant les rapports interculturels à l’heure du populisme réactionnaire, les enjeux qui ont caractérisé l’expérience franco-américaine sont encore d’actualité. C’est tout sauf de l’histoire ancienne.


Pour assister à la rencontre avec David Vermette, le vendredi 21 mai 2021 à 13h30, veuillez consulter la page Facebook de l’Observatoire Nord/Sud (https://www.facebook.com/events/290717292465102 ou écrire à Carmen d’Entremont : carmen.dentremont@usainteanne.ca