Après la troisième édition du Concours Chopin, qui s’est tenue en 1937, la compétition fut suspendue pendant la Seconde Guerre mondiale et les premières années du régime communiste, jusqu’en 1949.
Après la troisième édition du Concours Chopin, qui s’est tenue en 1937, la compétition fut suspendue pendant la Seconde Guerre mondiale et les premières années du régime communiste, jusqu’en 1949.

« Le Chopin de Bruce Xiaoyu Liu, une comète dans notre firmament musical »

Clint Bruce
Depuis quelques jours, le pianiste Bruce Liu sillonne la planète : Japon, Israël, Corée du Sud et d’autres destinations encore, après une tournée intensive en Pologne où le Montréalais de 24 ans vient de remporter le Concours international de piano Frédéric-Chopin, l’un des plus prestigieux de ce genre. De quoi propulser le musicien très haut dans le ciel de la scène internationale de la musique classique.

La 18e édition du Concours de piano Frédéric-Chopin s’est déroulée du 2 au 23 octobre dernier à Varsovie, capitale du pays qui a vu naître le compositeur dont le répertoire est ainsi mis à l’honneur tous les cinq ans, du moins en temps normal. Reportée à deux reprises en raison de la pandémie, la compétition a réuni 87 pianistes en provenance de 18 pays différents, dont quatre du Canada. 


La finale, soit la quatrième étape après trois phases éliminatoires, a vu s’affronter une douzaine de concurrentes et concurrents. Alors que trois d’entre elles et eux ont eu des scores identiques, le choix du vainqueur s’est imposé à l’unanimité. Accompagné de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, Liu a livré une interprétation éblouissante du Concerto pour piano no 1 en mi mineur, op. 11.


Le critique de musique classique Maciej Chizynski en donne cette appréciation sur le blogue Res Musica :


« À la perfection de sa prestation s’allient l’ingéniosité et la musicalité. Au début seulement, il semble légèrement réservé et discret, mais dans l’exposition du premier mouvement, son jeu gagne en vitalité comme en plasticité. D’une élégance rare, son exécution se caractérise par un doigté agile et une palette de nuances dynamiques qui forcent l’admiration. » 


À en croire Chizynski, dont le compte rendu semble refléter le jugement du jury, rien ne manquait pour en faire un exploit tout à fait extraordinaire : « son toucher perlé, son sens de la couleur et du phrasé, l’éloquence, l’énergie, l’élan, la cohérence narrative, des proportions idéales entre l’élément lyrique et la virtuosité ». Rien que ça !


Né à Paris en 1997, Xiaoyu Liu, connu ordinairement comme Bruce, a émigré au Québec avec ses parents à l’âge de 8 ans. Il est diplômé du Conservatoire de musique du Québec à Montréal et étudie actuellement à l’Université de Montréal sous Dang Thái Son, lauréat du Concours Chopin de 1980. Malgré sa préparation très poussée, son triomphe à Varsovie l’a quelque peu surpris.


« Après que j’ai su que j’avais le Premier Prix, ils m’ont tout de suite donné un horaire pour le reste. […] Trois semaines de concours vraiment intense, c’est extrêmement épuisant. Je voulais vraiment retourner à Montréal pour chiller et faire un peu le party, mais il faut attendre encore un peu quelques mois », avouait-il en entrevue avec La Presse (article d’Emmanuel Bernier, 25 octobre 2021).
Le destin en veut autrement, car les salles de spectacle le réclament. Chopiniste presque malgré lui, Liu, au répertoire et aux styles variés, est désormais appelé à porter l’héritage d’une figure légendaire de la modernité musicale et artistique.


« Chopin, tout comme Shakespeare, est un artiste nécessaire à toutes les époques », écrit Annik Lafarge, auteure du livre Chasing Chopin: A Musical Journey Across Three Centuries, Four Countries, and a Half-Dozen Revolutions (Simon & Schuster), paru l’an dernier. En effet, sa popularité ne fait que croître de nos jours.


Né le 1er mars 1810, Fryderyk Franciszek Chopin avait déjà acquis une certaine notoriété de prodige lorsqu’il quitta son pays d’origine en 1829 pour se rendre à Vienne, avant de s’installer à Paris à partir de 1831. C’est en France qu’il composa le plus gros de son œuvre, où il se tailla une réputation parmi les plus grands musiciens de son temps et où, dans le sillage de sa relation aussi célèbre qu’orageuse avec la romancière George Sand (1804-76), il succomba à la tuberculose à l’âge de 39 ans.


Bien qu’ayant passé près de la moitié de sa vie en France, Chopin n’a jamais cessé de ressentir un amour profond de sa Pologne natale qui, privée de son indépendance pendant tout le 19e siècle, gémissait sous la botte de l’Empire russe, de la Prusse et de la monarchie des Habsbourg. La nostalgie de sa lointaine patrie anime plusieurs de ses œuvres, tant et si bien qu’il est considéré comme le compositeur national polonais.


Chopin passe également pour celui qui s’est, le premier, dévoué presque exclusivement au piano afin de réaliser l’étendue des expressions émotionnelles de cet instrument relativement nouveau et fort en vogue à l’époque. 


À ce propos, l’écrivain Marcel Proust, surtout connu pour son œuvre romanesque, a consacré au pianiste ce poème composé en 1896 : 

« Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots

Qu’un vol de papillons sans se poser traverse

Jouant sur la tristesse ou dansant sur les flots.

Rêve, aime, souffre, crie, apaise, charme ou berce,

Toujours tu fais courir entre chaque douleur

L’oubli vertigineux et doux de ton caprice

Comme les papillons volent de fleur en fleur;

De ton chagrin alors ta joie est la complice. »


Mais il y a plus que cela, surtout pour les musiciens qui l’admirent et qui s’efforcent de s’approprier son répertoire.


« Pour lui, [le piano] était capable de tout », explique Annik Lafarge, qui poursuit : « Cela place tous ceux d’entre nous qui jouent et aiment le piano dans une relation directe et sans intermédiaire avec lui, notre accès à ses idées et à son son unique étant immédiat et toujours présent, toujours là, au clavier. Chopin fait pour nous aujourd’hui exactement ce qu’il faisait pour ses élèves dans les années 1830 : il encourage le développement de notre propre voix lorsque nous interagissons son œuvre. »


C’est justement ce qu’ont réussi Bruce Liu et les autres gagnants du concours : s’exprimer à travers Chopin. 


Le Concours international de piano Frédéric-Chopin a été initié en 1927 par Jerzy Zurawlew, qui se désolait de constater que la réputation de Chopin souffrait quelque peu de l’incompréhension de sa vision, pourtant à la portée de tout le monde. Trois éditions ont été organisées avant la Deuxième Guerre mondiale. Depuis 1949, la compétition a normalement lieu tous les cinq ans.


Le concours relève actuellement de l’Institut Fryderyk-Chopin, créé par le parlement polonais en 2001. Ouvert aux pianistes de 17 à 30 ans, il attire un nombre grandissant de jeunes interprètes de l’œuvre de Chopin. Récemment, le Canada y brille : avant Liu, le Québécois Charles Richard-Hamelin s’est mérité la médaille d’argent en 2015.


Peu de compétitions soit consacrées à un seul compositeur. N’empêche que c’est un événement culturel pour toute l’humanité.