Clint Bruce
L’héritage révolutionnaire de la guerre d’indépendance se manifeste un peu partout à Alger, comme en témoigne cette mosaïque.  
L’héritage révolutionnaire de la guerre d’indépendance se manifeste un peu partout à Alger, comme en témoigne cette mosaïque.  

« France-Algérie : crise diplomatique ou malentendu passager? »

Les relations entre la France et l’Algérie se sont dégradées ces derniers jours, à un point tel qu’il s’agirait, à en croire l’opinion dominante, d’un véritable naufrage diplomatique. « La crise entre l’Algérie et la France a visiblement atteint le point de non-retour », écrivait un journaliste du quotidien algérien El Watan. Pourquoi et comment? Derrière des incidents récents se profilent les tensions irrésolues autour de la colonisation française en Afrique du Nord et de la guerre d’indépendance algérienne, qui s’est déroulée de 1954 à 1962.
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune accueille le ministre grec des Affaires étrangères Níkos Déndias, en février 2020.  

Fin septembre, le gouvernement français annonçait sa décision de réduire de 50 % le nombre de visas d’entrée accordés aux ressortissants des pays du Maghreb, c’est-à-dire le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Cette mesure, que l’Élysée qualifie de « drastique » mais « nécessaire » et qui n’est pas sans rappeler certaines politiques de l’administration Trump aux États-Unis, devait servir d’avertissement à ces trois États accusés de ne pas reprendre leurs citoyens visés par des mandats d’expulsion. 


L’Algérie a été prompte à réagir en exprimant formellement son déplaisir auprè de l’ambassadeur de France à Alger. À partir de là, le différend aurait pu se régler dans le calme et le dialogue. Fort malheureusement, le président français Emmanuel Macron allait tenir des propos qui ne pouvaient que choquer et blesser les sensibilités outre-Méditerranée.  


Ce qu’il faut savoir d’emblée, c’est que, depuis son élection en 2017, le président Macron a fait de la réconciliation France-Algérie un dossier prioritaire. Colonisée à partir de 1830, l’Algérie a acquis son indépendance au prix d’une lutte sanglante qui a laissé beaucoup de séquelles. L’héritage trouble de la guerre d’Algérie a ensuite continué d’empoisonner les rapports entre les deux pays, et ce malgré d’importantes relations commerciales, une immigration continue vers la France et une forte coopération dans plusieurs domaines. Par exemple, une loi française de 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » avait suscité un tollé parce que sa version initiale comportait une allusion au « rôle positif » de la colonisation. Celle-ci n’avait pas, bien entendu, grand-chose de positif pour ses victimes. 


Désireux de surmonter ce blocage, le président Macron a confié à l’historien Benjamin Stora une mission pour la rédaction d’un rapport sur les questions mémorielles afin de trouver des solutions possibles. Publié en janvier 2021, ce rapport fait état du gouffre séparant la place respective de la guerre d’Algérie dans les mémoires nationales, de part et d’autre : 


« Du côté français, le grand problème de l’historiographie de l’Algérie et de la guerre, repose sur le fait que l’on assiste à la fois à une sorte d’absence lancinante, d’amnésie, de refoulement, et à une profusion d’écrits autobiographiques qui ont envahi le champ éditorial pendant une vingtaine d’années. En quelque sorte, l’absence d’histoire a été en partie comblée par des gardiens vigilants de la mémoire, qui interdisaient évidemment à tous les autres de prononcer la moindre parole. De l’autre côté, en Algérie, on a été confronté à une sorte de trop-plein de l’histoire, ou plus exactement à une survalorisation de l’imaginaire guerrier qui visait à expliquer le surgissement de l’État-nation par la guerre, et pas seulement par la politique. »


La vision épique du combat pour l’indépendance dans le récit national algérien peut donc expliquer la très vive réaction qu’ont suscitée des remarques formulées par le président Macron lors d’une rencontre avec des étudiantes et étudiants d’origine algérienne, telles que rapportées dans le journal Le Monde. Le chef d’État a profité de l’occasion pour déplorer, du côté algérien, une « histoire officielle […] totalement réécrit[e] qui ne s’appuie pas sur des vérités », mais sur « un discours qui, il faut bien le dire, repose sur une haine de la France ». 


« La nation algérienne post-1962 s’est construite sur une rente mémorielle et qui dit : tout le problème, c’est la France », poursuivait-il. Il est allé jusqu’à remettre en question les fondements mêmes de l’identité algérienne tout en blâmant le gouvernement turc avec lequel Alger noue des échanges de plus en plus serrés.


La présidence algérienne, occupée depuis décembre 2019 par Abdelmadjid Tebboune, n’a pas tardé à affirmer « son rejet catégorique de l’ingérence inadmissible dans ses affaires intérieures que constituent lesdits propos ». Selon son communiqué, le gouvernement estime que les commentaires de Macron « portent une atteinte intolérable à la mémoire des 5,63 millions de valeureux martyrs qui ont sacrifié leurs vies dans leur résistance héroïque à l’invasion coloniale française ainsi que dans la glorieuse Révolution de libération nationale ».


Cet énoncé a été suivi d’une riposte : l’ambassadeur d’Algérie en France, Mohamed Antar Daoud, a été rappelé au pays et l’espace aérien algérien a été interdit aux avions militaires français, ce qui pourra entraver l’opération « Barkhane » contre des groupes terroristes dans le Sahel.


Les lectrices et lecteurs du Courrier se rappelleront que j’ai eu la chance de visiter l’Algérie il y a deux ans, en novembre 2019. À ce moment-là, un mouvement de contestation populaire avait mobilisé la population contre le gouvernement, toujours aux mains de la vieille garde du Front de libération nationale, soit le parti au pouvoir depuis l’indépendance. C’était à la veille des élections, très controversées d’ailleurs, qui ont porté au pouvoir le président Tebboune. L’espoir était dans l’air.


Depuis lors, la pandémie de COVID-19 a freiné le Hirak – ou « mouvement » – tandis que persistent les problèmes de fond auxquels celui-ci  s’attaquer : la corruption, le déficit de démocratie, l’arbitraire en matière de justice, la mainmise de l’État et des sociétés étrangères sur l’économie, l’absence de perspectives d’avenir pour une jeunesse instruite et motivée… et j’en passe. 


Que penser de la bévue d’Emmanuel Macron? Maladresse spontanée ou sortie à saveur populiste en vue de l’élection présidentielle française prévue pour 2022 ? Difficile à savoir, même si le consensus penche plutôt pour la première hypothèse.


Une chose est certaine : la crise actuelle ne fait que rendre plus difficiles les réformes si nécessaires en Algérie dans la mesure où la méfiance de « l’ennemi français » sert les intérêts du régime.


L’historien Benjamin Stora appelle de ses vœux une véritable réconciliation dans ses termes : « Par la multiplication des gestes politiques et symboliques, on pourra de la sorte s’éloigner d’une mémoire devenue enfermement dans un passé, où se rejouent en permanence les conflits d’autrefois. Motif de discorde, la mémoire peut aussi se révéler puissance créatrice, face à ceux qui voudraient effacer les pages sombres du passé. »


Ce dimanche 17 octobre marquera le soixantième anniversaire d’un massacre perpétré par la police française contre des travailleurs algériens à Paris. Dans une autre séquence des relations diplomatiques, la commémoration de cet incident pourrait contribuer aux efforts de réconciliation. Mais tout porte à croire que ce n’est pas demain la veille que la France et l’Algérie y arriveront.