Audrey Paquette-Verdon
Observatoire Nord/Sud de l’Université Sainte-Anne
Une carte postale de la Péninsule acadienne, en plein désert de l’Arizona!
Une carte postale de la Péninsule acadienne, en plein désert de l’Arizona!

« Comme une lettre à la poste : d’un outil de communication à une passion redécouverte »

La pandémie de COVID-19 a ébranlé la terre entière. Les gens se sont sentis seuls, isolés à la maison, ne pouvant pas voir leurs proches. Pourtant, il existe plusieurs stratégies afin de ressentir un certain rapprochement avec autrui. Une vieille tradition qui fut longtemps le seul moyen réel de communication entre des gens vivant loin les uns des autres est en train de refaire surface. Celle-ci avait été mise de côté, depuis l’avènement d’Internet, avant de redevenir tendance. La correspondance retourne ainsi à la forme papier durant la pandémie, créant des connexions et des amitiés inattendues.


La correspondance par la poste existe depuis bien longtemps, certes, mais tout récemment l’envoi de cartes et de lettres s’est adapté au goût du jour, et ce, grâce aux réseaux sociaux qui permettent de rassembler des milliers de gens qui partagent une même passion. Sur Instagram et sur Facebook, bon nombre de pages et de groupes se sont formés afin de trouver des correspondants avec qui échanger des lettres. Ces échanges prennent également la forme de cartes postales, de sorte que l’on peut en faire une collection et tenter d’obtenir des cartes provenant du monde entier. Les paires de correspondants, mieux connues sous le nom de « pen pals », ont regagné alors en popularité au tout début de la pandémie, pour atteindre un sommet quelques mois plus tard. 


Piquée de curiosité, j’ai alors décidé de m’y mettre. J’ai donc rejoint un groupe Facebook de correspondance de femmes par lettres et cartes postales à travers le monde, et à ma grande surprise, j’ai découvert une de mes plus grandes passions jusqu’à ce jour. Depuis un an, je me suis engagée dans un projet d’échange avec six femmes à travers le monde, soit aux Philippines, au Danemark, au Japon, en Angleterre, au Canada et finalement en Corée du Sud. 


Le phénomène des « pen pals », c’est-à-dire deux personnes prenant la décision d’échanger des lettres, voit le jour dans les années 1930, grâce à la compagnie Student Letter Exchange. C’est aussi devenu une activité privilégiée en salle de classe lorsque des enseignants ont cherché à faire découvrir d’autres régions et pays à leurs élèves. À ce moment-là, les services qu’offrait ce genre de compagnie était payants. Les personnes intéressées passaient un test de compatibilité afin de savoir qui, parmi la liste des correspondants possibles, aurait le plus d’intérêts communs. Cette activité prendra de l’ampleur, de sorte que les journaux accorderont même une colonne à des gens à la recherche d’un correspondant.


Une enseignante ou un enseignant pouvait décider de mettre ses élèves en contact avec d’autres classes provenant d’ailleurs. Elle ou il pouvait donc attribuer à chaque élève de sa classe une autre élève, d’une école proche ou éloignée, afin que ceux-ci échangent des lettres et apprennent à se connaître. Pour l’enseignant, cette méthode ne représentait qu’une façon d’éveiller la curiosité de sa classe tout en apprenant au sujet de la culture de l’Autre. 


Je me souviens d’ailleurs avoir moi-même correspondu avec une élève d’une école voisine lors de ma deuxième année de primaire, alors que je vivais encore au Québec.


Aujourd’hui, la plus longue relation épistolaire de ce genre dure depuis plus de 78 ans, entre la Canadienne Ruth Magee et une femme vivant au Royaume-Uni, Beryl Richmond. Ruth Magee expédiait sa première lettre à Beryl Richmond à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. À partir de ce premier envoi, ces deux femmes ont poursuivi leur correspondance et se sont même rencontrées à plusieurs reprises. Cette correspondance détient d’ailleurs un record Guinness!


Bien que néophyte en matière de « courrier escargot », je n’en connaissais pas moins ses richesses. Travaillant depuis quelques années comme assistante de recherche et archiviste dans des collections documentaires de l’Acadie d’ici et d’ailleurs, j’associais la correspondance traditionnelle à la recherche en histoire. Effectivement, il s’agit d’un moyen crucial de découvrir des détails pertinents sur la vie de quelqu’un, sur son milieu, voire sur les petits tracas de la vie à leur époque. J’étudie actuellement des lettres et rapports échangés entre le gouvernement espagnol des années 1760 et 1770 et des colons acadiens en Louisiane. Ces documents ouvrent autant de fenêtres sur le contexte d’alors et permettront de brosser le portrait des conditions de vie des Acadiens vivant en Louisiane à cette époque. 


D’un côté plus personnel, ma communication écrite avec les femmes formidables de mon réseau m’apporte une connaissance plus approfondie de la culture de leurs régions et pays respectifs. Grâce à nos missives, j’apprends un peu plus au sujet des traditions locales et de la vie quotidienne chez elles. Nous partageons des photos, des recettes, des nouvelles bonnes et mauvaises, des conseils et bien plus. Par exemple, une de mes correspondantes est une enseignante, ce qui est ma future profession. Il devient alors intéressant de comparer l’enseignement dans mon pays par rapport au sien. Ces correspondantes sont devenues des amies sur qui je peux compter.


J’invite tout le monde à découvrir cette passion et de la partager avec d’autres. Lorsque je m’assieds à la table pour lire les lettres de mes correspondantes et y répondre, je ressens une joie profonde. Ces six femmes sont passées d’inconnues à des amies proches. La pandémie n’est pas terminée, mais elle n’a pas complètement réussi à isoler le monde. La correspondance postale connait un renouveau et, à cet égard, les liens sont plus forts que jamais.