Gérald C. Boudreau

Un ministère difficile, un missionnaire admirable!

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

     Les défis et la charge énorme qu’affronte ce vaillant missionnaire l’accablent. Sigogne est seul dans son réduit et très loin de son évêque de Québec à qui il doit fréquemment demander la permission pour toutes sortes d’irrégularités ministérielles et à qui il doit se rapporter régulièrement au sujet de son administration paroissiale. Il doit transiger et négocier avec ‘des gens difficiles et querelleurs’ ... au sujet de l’emplacement des nouvelles églises, des honoraires promis et impayés par ses paroissiens, du manque de bois de chauffage, etc. De surcroît, il doit composer avec ses problèmes de santé, ce qui n’est pas évident en ces temps-là vu la pénurie de médecins.

     Devant cette situation peu enviable, il est compréhensible que le missionnaire Sigogne démontre des signes de découragement et d’ennuis. Il est même tenté de retourner dans son pays natal où on le rappelle. Cependant, malgré ces difficultés administratives, malgré une santé chancelante, et malgré l’absence de soutien spirituel, Sigogne est déterminé et ferme. Pendant 45 ans, il dessert résolument les Acadiens de bonne volonté afin de construire avec eux une société qui s’est avérée progressive et productive dans le temps, par exemple dans le domaine de l’éducation, dans l’obtention de concessions de terre, dans la construction d’infrastructures, etc.

     Sigogne mérite, encore aujourd’hui, une admiration peu ordinaire. Considérant tout ce qu’il a pu accomplir durant cette période malaisée où les Acadiens, toujours fragiles suivant le Grand Dérangement, étaient encore bien vulnérables devant les aléas de cette société naissante.

     Le 26 septembre 1801

     À l’évêque de Québec,
Mgr Denaut

     [...] Nos turbulents d’en bas recommencent leurs menées depuis que je les ai admis. Ils font, ou ils me semblent faire, des démarches pour aller chercher un prêtre dans les États-Unis et l’amener parmi eux pour les desser vir. Tout souf fre de cette confusion. Moi d’abord, car je ne suis pas payé ponctuellement et commence même à douter que je le serai, et je me trouve sans bois de chauffage qu’ils m’ont promis de fournir et qu’ils refusent maintenant. L’ancienne église souffre aussi beaucoup, étant délabrée, et la difficulté empêchant les uns et les autres d’y vouloir travailler, aussi bien qu’au presbytère, les uns refusant d’agir absolument et les autres de faire tout seuls.

     Ici, Monseigneur, sans secours spirituels pour moi-même, seul au milieu d’un bois, ayant à faire avec des gens difficiles à contenter et querelleurs, je ne puis le dissimuler sans pour tant me repentir d’avoir quitté l’Europe pour venir ici. Je m’ennuie de ces tracasseries qui arrêtent tout le fruit de mon ministère en le rendant presqu’inutile et quasi ridicule, et quoique je souhaiterais de tout mon cœur me rendre utile, et que je me trouve assez de courage pour souffrir toutes ces contradictions, je suis cependant tenté quelques fois de prendre des moyens de retourner en France où je suis aujourd’hui invité par des supérieurs du Diocèse de Tours.

     Si on avait un prêtre pour le Cap Sable, je crois que je pourrais satisfaire ceux de Sainte-Marie qui se mutinent. Je préférerais Sainte-Marie, non en raison du monde, quoique cependant la plus saine partie tient ferme avec moi, mais en raison de ma santé. Car dès que je suis au Cap Sable, je suis attaqué d’une rétention d’urine qui une fois m’a mis pour cinq jours sur mon lit, chose que je n’éprouve nullement à Sainte- Marie et que je n’avais pas éprouvée avant de venir en ce pays. En outre j’ai de la peine à respirer dans un air vif. En plat pays ou dans un endroit plus tempéré,jerespiremieux,ayant, ce me semble, une disposition à l’asthme, quoique maintenant très légère et jamais au point de me détourner d’aucune fonction, excepté du chant où cette af fection m’incommode le plus lorsque je l’ai, sans pour cela m’empêcher de chanter absolument.

     En outre, s’il y avait un prêtre au Cap Sable, je pourrais aisément aller à confesse, ce que je ne puis [faire]aujourd’hui, faute de moyens et d’occasions. [...]1

     Et, en dernière page de la lettre, avant sa signature, Sigogne demande à son évêque la permission d’utiliser le titre de curé. Pendant deux ans, le seul prêtre dans ces deux grandes missions acadiennes, Sainte-Anne et Sainte-Marie, Sigogne n’a toujours pas reçu officiellement le titre de curé de son évêque.

     Je vous demande avec insistance et soumission la permission de signer curé de Sainte-Marie, sur tout pour les actes que je ferai dans ces missions.

     J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect,

     Monseigneur,

     Votre très humble et très 
obéissant serviteur,

     Sigogne, prêtre.2

     Archives de l’Archidiocèse 
de Québec, 312 CN, N.-É., V:37, 
pp. 2 et 3.

     2 Idem, p. 5.