Moussaillon à bord du <em>HMS Namur</em>, Equiano a pu observer la capture du Bienfaisant, navire français de 64 canons. Gravure de P. C. Canot, d’après une peinture de Richard Paton, 1771.
Moussaillon à bord du <em>HMS Namur</em>, Equiano a pu observer la capture du Bienfaisant, navire français de 64 canons. Gravure de P. C. Canot, d’après une peinture de Richard Paton, 1771.

Un Africain au siège de Louisbourg : le témoignage d’Olaudah Equiano (1745-1797)

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

     Quiconque visite de nos jours le lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg ne saurait manquer de se laisser impressionner. Fondée au lendemain du traité d’Utrecht (1713), par lequel la France perdait l’Acadie de la Nouvelle-Écosse, cette imposante base militaire suscitait la crainte et la convoitise des autorités coloniales de la Nouvelle-Angleterre. Louisbourg avait déjà été envahi en 1745, pendant la guerre de Succession d’Autriche, avant d’être restitué à la France en 1748.

     L’existence de la forteresse aura donné naissance à une ville d’environ 10 000 âmes à la fin des années 1750, soldats et civils confondus. Parmi ses résidents se comptaient près de 250 personnes d’origine africaine tenues en esclavage entre 1713 et 1760. Leur présence sert à rappeler que l’histoire des Maritimes participe pleinement à l’évolution du vaste monde atlantique.

     À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, cette chronique mettra en vedette la perspective d’un jeune Africain qui se trouvait, lui, du côté anglais lors des événements de l’été 1758. Ce témoin oculaire du siège de Louisbourg s’appelait Olaudah Equiano. C’est l’auteur de l’une des plus célèbres autobiographies parmi celles signées par des victimes du système esclavagiste aux XVIIIe-XIXe siècles : The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, Or Gustavus Vassa, The African (Londres, 1789).

     D’ethnie igbo, Equiano serait né vers 1745 dans le village d’Essaka, au royaume du Bénin, dans l’actuel Nigeria. (Une minorité de chercheurs prétendent qu’il serait né plutôt en Caroline du Sud, de parents africains.) Il fut capturé, avec sa sœur, et vendu à des marchands négriers à l’âge de 11 ans, puis transporté d’abord à la Barbade et ensuite en Virginie. C’est là qu’il fut acheté par Michael Henry Pascal, jeune officier de la Royal Navy. Après un séjour en Angleterre, il accompagna son maître qui s’en allait participer à l’expédition contre Louisbourg, sous le commandement de l’amiral Edward Boscawen.

     The Interesting Narrative paraîtra plus tard, en 1789. Equiano est alors un homme libre depuis plus d’une vingtaine d’années. Ayant eu une carrière de marin, il s’est installé à Londres où il s’engage dans le mouvement abolitionniste. Sa force intellectuelle, doublée d’une grande éloquence, lui vaut l’estime de l’élite progressiste en Angleterre.

     Malgré les épreuves qu’il avait subies comme captif réduit à l’esclavage, Equiano évoque ses souvenirs de la bataille avec toute la fascination d’un adolescent qui découvre le monde.

     Lorsque la flotte quitte Halifax à la fin mai, il fait partie des 780 hommes à bord du HMS Namur, vaisseau de 90 canons. Il y fait la connaissance du « bon et galant général [James] Wolfe », le futur vainqueur de Québec, dont il garde un tendre souvenir : « Il m’a souvent fait l’honneur, ainsi qu’aux autres garçons, de quelques marques d’attention, et un jour il me préserva d’une flagellation après que je me fus battu avec un jeune homme. »

     Son récit révèle la conscience qu’il avait de la violence des combats, surtout après les tentatives de débarquement, dès le 8 juin. En plus d’opposer Français et Anglais, l’affrontement implique aussi les « dominés » du colonialisme, c’est-à-dire, dans le passage suivant, un guerrier mi’kmaq, du côté français, et un Écossais du 78e Régiment des Fraser Highlanders, du côté anglais
:

     « Mon maître eut un rôle dans la supervision du débarquement et à cette occasion je fus quelque peu gratifié de voir un affrontement entre nos hommes et l’ennemi. [...] Nos troupes les poursuivirent aussi loin que la ville de Louisbourg. Pendant cette opération il y eut beaucoup de morts de l’un et de l’autre côté. Il me fut donné d’observer une chose remarquable ce jour-là. Un lieutenant du Princess Amelia qui, tout comme mon maître, devait superviser le débarquement, était en train de donner des ordres lorsque, sa bouche étant ouverte, une balle de mousquet y entra et sortit par la joue. Je pus tenir ce jour-là, dans ma main, le scalp d’un roi indien qui avait été tué pendant la bataille. Ce scalp lui avait été arraché par un Highlander. Je vis aussi le costume de ce roi, dont les accessoires, fort curieux, étaient faits de plumes. »

Portrait d’Olaudah Equiano dans la première édition de son autobiographie, parue en 1789.

     Son statut d’esclave continue de rendre Equiano – qui venait d’être renommé « Gustavus Vassa » par Pascal, contré son gré – vulnérable aux aléas de la volonté d’autrui. Il raconte que, pendant le siège, le capitaine George Balfour, commandant d’un escadron, aurait voulu l’acheter :  « [Il] m’aimait tellement qu’il demanda à mon maître de lui permettre de me prendre avec lui. Mais [mon maître] ne voulut point se défaire de moi tandis qu’aucune considération n’aurait pu me déterminer à le quitter. »

     Enfin, comme les autres membres de l’expédition, il accueille avec enthousiasme la reddition des Français, le 27 juillet, après plusieurs semaines de rudes combats :

     « Enfin, Louisbourg fut pris et les navires de guerre anglais entrèrent dans la rade, et ce à ma très grande joie, car j’avais maintenant plus de liberté pour m’amuser et je descendais souvent à terre. À présent que les vaisseaux étaient dans la rade, nous eûmes la plus belle procession sur l’eau qu’il m’ait été donné de voir. Tous les amiraux et capitaines des navires de guerre, en plein uniforme, et se tenant dans leurs canots d’apparat, tous bien ornés de médaillons, se rangèrent le long du Namur. Le vice-amiral se rendit à terre dans son canot, suivi des autres officiers se succédant selon leurs grades, afin de prendre possession, comme je le présumais, de la ville et de la forteresse. Quelque temps après, le gouverneur français et sa femme, avec d’autres personnes d’importance, vinrent à bord de notre navire pour dîner. Pour cette occasion nos vaisseaux arboraient des pavillons de toutes couleurs, du mât de perroquet jusqu’au pont, et tout cela, accompagné de tirs de canons, formait un grandiose et magnifique spectacle. »

     À noter que le gouverneur de l’île Royale, Augustin de Boschenry de Drucourt, venait d’essuyer une cinglante humiliation, s’étant vu refuser par le major-général Jeffery Amherst les honneurs normalement réservés aux vaincus.

     Une question me taraude : Equiano aurait-il eu des cousins ou cousines d’origine igbo parmi la population asservie de Louisbourg ? C’est à explorer.

     Certes, cet épisode de la guerre de Sept Ans nous aura laissé de nombreux témoignages. Cependant, l’autobiographie d’Equiano, qui deviendra l’une des figures de proue du mouvement pour abolir la traite des esclaves, nous offre un point de vue unique, passionnant et riche en complexité étant donné la situation de l’auteur.

La présente chronique, et d’autres qui suivront, fait partie d’une série d’instructions ou de sermons présentés par Sigogne à ses paroissiens, une série initiée la semaine dernière dans ces colonnes.

Une des qualités manifestées par Sigogne fut sans doute son habileté à prêcher, pour certains de ses paroissiens, cependant, pendant trop longtemps. Il est vrai que le prédicateur moralisait parfois pendant de très longs moments, désirant convenablement instruire son monde dans la droiture de l’enseignement de l’Église. Naturellement, le contexte au 19e siècle était grandement différent de celui d’aujourd’hui.

Depuis son arrivée en Acadie du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne a maintes fois déploré avec constance l’ignorance parmi son monde. Il a souvent prêché contre ce « vice » pour inciter les siens à s’instruire non seulement des vérités de la foi, mais encore de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, des sujets utiles à leur vie de tous les jours. Nous présentons aujourd’hui, en une première partie de deux chroniques, les efforts de Sigogne envers l’éducation de son monde et ses réalisations pour encourager ses ouailles à s’instruire.

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.