Peinture de l’abbé Sigogne par le père Maurice LeBlanc.
Peinture de l’abbé Sigogne par le père Maurice LeBlanc.

Sigogne, éducateur (partie 2)

Sigogne, éducateur (partie 2)

En consultant d’autres documents originaux retrouvés en archives, ceux-ci démontrent les démarches officieuses que Sigogne a entreprises pour éduquer son peuple. En 1824, il écrit à son ami, le juge Wiswall, Digby, Nouvelle-Écosse, qui en collaboration avec Sigogne et le révérend Gilpin, avait été nommé commissaire par rapport à la question de l’enseignement dans la province. Sigogne résume fort bien la situation scolaire en sa grande paroisse en 1824 :

Indifference for learning, a kind of contempt for knowledge seem to prevail. Notwithstanding my offers, I could not induce more than two or three children1 to learn from me and even that was almost to no purpose; incapacity or poverty is not the cause, for though our people be not rich, they for [the] most part are easy. We have now two schoolmasters who can read and write, and have a small knowledge of arithmetic; they may be sufficient in our state for the present. A certain ill-placed tenderness for their offspring hinder them to place them under a master who, for ever so little a rebuke, is always too severe for them. So that the brats must have their will and whims. Besides, a schoolmaster here is considered as a kind of mercenary incapacitated being that consequently must find himself, if employed, very happy to have for his reward and support a pitiful pittance, and as little money as his employers vouchsafe to bestow on him.


The two schoolmasters we have are this some while in the settlement as such; one above thirty years, the other eight or nine. They may be employed as fit ones (they are from old France). I believe I can offer two others fit for our people. We must have at least three schoolhouses, one in the upper part of the settlement, the second near about our church, and the third in the village of Meteghan, which improves methinks more than the other parts of Clare. The number of children capable of schooling are about 150, some are not very able to afford a full pay, but, I believe, if assisted, will attend gladly the school.



Cette description peu flatteuse de l’état de l’éducation au début du 19e siècle démontre assez clairement les obstacles à surmonter pour développer l’instruction chez un peuple qui n’y voyait que peu de valeur. Devant ces difficultés, Sigogne ne regimbait pas plus qu’il ne le faisait devant les autres résistances de son monde. Peu de temps après cette lettre à Wiswall, Sigogne, en qualité de syndic3 d’écoles pour le Township de Clare, envoie en 1829 une autre pétition au Lieutenant-gouverneur demandant encore une subvention pour les écoles de son territoire; 4 il invoque le peu de ressources financières de ces gens qui doivent garder leurs enfants à la maison pour les aider à la pêche ou sur la ferme, et aussi les trop grandes distances à parcourir pour permettre d’avoir un nombre suffisant d’élèves en vue de former une école de canton. Serait-ce cette assistance qu’il annonce dans le sermon sur l’éducation prononcé en août 1832?5 Quoi qu’il en soit, il renseigne ses paroissiens : avec cette assistance financière, « j’ai formé le dessein et la résolution de faire tenir une école les dimanches dans les galeries de l’église pendant trois heures. » C’est en des termes très forts, et suppliants même, qu’il exhorte les parents à envoyer leurs enfants recevoir de l’instruction : « elle tournera à votre profit de toute évidence ». Vraisemblablement, Sigogne réussit à obtenir plusieurs fois des subventions de ce genre pour l’instruction de son monde. Un de ses protégés particuliers, Louis Q. Bourque, rappelle dans une lettre à Placide Gaudet le 23 novembre 1891 :

L’abbé Sigogne, avant l’appointement des commissaires scolaires dans Clare jusqu’en 1843, avait reçu du gouvernement à différentes fois une certaine somme d’argent pour les petites écoles qu’il payait lui-même à discrétion. L’abbé Sigogne et moi-même avons toujours été portés à croire qu’il fallait une maison d’éducation dans Clare pour instruire les jeunes gens, comme il y a maintenant, un joli collège qui fait honneur au Township de Clare et au comté de Digby.6

Le 5 février 1839, une autre pétition de Clare est adressée au gouvernement de la Nouvelle-Écosse. Celle-ci provient clairement de Sigogne, même s’il est évident que ce n›est pas lui qui l’a écrite; il en est manifestement l’un des principaux signataires. De plus, cette pétition est spéciale en ce qu’elle sollicite une assistance pour une école d’instruction en anglais.

Your petitioners do most sincerely regret in this part of the Province the deficiency of an English education and have daily to experience in our different avocations the want of it. We do most humbly solicit […] some aid for the encouragement of education for a few years, and after that, the petitioners flatter themselves that the inhabitants will see the great benefit and endeavour to defray the expenses of education themselves.7

Cette pétition est signée par 17 personnes résidant de la paroisse Saint-Mandé, à Meteghan. Elle fut référée par les autorités de la province au commissaire à l’éducation, et il n’est pas certain ce qu’il en est résulté.


Finalement, Sigogne conjointement avec un autre missionnaire de la région, Z. Lévêque, présenta une autre pétition en date du 3 février 1843. Cette fois, il ne sollicita pas une assistance financière, mais bien un conseil de commissaires d’écoles : « to have amongst them a Board of School Commissioners living in the Township to advise the measures of the means of education to the best advantage of their youth.”8 Cette dernière demande ne tarda pas à porter fruit ; en effet, le 4 juillet de la même année, une ordonnance du Conseil du gouvernement de la province nomma pour le district de Clare cinq commissaires d’écoles : l’abbé Sigogne (âgé de 80 ans), l’abbé Z. Lévêque, Charles McCarthy, François Bourneuf et Benjamin Belliveau.9 À partir de cette date, Clare a dorénavant eu ses propres commissaires d’écoles choisis parmi les siens.


Il ne fait aucun doute que Sigogne a travaillé très fort à l’établissement des écoles dans son grand territoire pastoral et qu’il en a été l’instigateur principal, sinon le plus important. Toutes les allusions et les références qu’il fait au sujet de l’ignorance tant déplorée parmi son peuple et invoquée par lui comme l’une des raisons du peu de progrès dans tous les domaines de leur vie tant religieuse que civile, appuieraient facilement cette conclusion. À plus forte raison, les nombreuses démarches officielles entreprises tout au long de sa carrière parmi les Acadiens pour mettre en place un système d’éducation ne peuvent que confirmer son très grand investissement à l›éducation de ce peuple.


Durant son vivant en Acadie, Sigogne a longtemps rêvé d’une institution d’éducation supérieure pour les Acadiens. Ses quelques tentatives d’écoles paroissiales ont été loin de répondre adéquatement à ses aspirations ni de satisfaire aux grands besoins d’éducation de son peuple. Par ailleurs, faut-il attribuer à son influence et à son action répétée, la fondation en 1890 à Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, du Collège Sainte-Anne, mémorial bâti en témoignage de vénération envers ce saint prêtre, et en 1894 de l’École apostolique, un juvénat des pères Eudistes? Le Collège Sainte-Anne obtint en 1892 une première charte universitaire de la province et, dans les années 1980s, sa charte universitaire fut renouvelée par la province sous le nom officiel d’Université Sainte-Anne. Cette glorieuse institution qui aurait fait une immense fierté de Sigogne célébrait son 125e en 2015. Parmi la liste de ses nombreux anciens étudiants et étudiantes, nous retrouvons un grand nombre de professionnels francophones ayant contribué de façon remarquable au développement socio-économique de leur communauté respective. Les modestes débuts en éducation de Sigogne ont porté fruit dans un rayon bien au-delà de ses humbles espérances.10



1Sigogne se réfère probablement ici aux quelques élèves qu’il avait pris sous sa tutelle dans son presbytère: entre autres, Louis Q. Bourque, Gatien Thibeau, Louis Surette, et Maximin Comeau pour ne nommer que les plus connus. Voir Chapitre IX, La famille presbytérale du P. Sigogne, dans Pierre-Marie Dagnaud, Les Français du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Le R. P. Jean-Mandé Sigogne, apôtre de la Baie Sainte-Marie et du Cap Sable, 1799-1844, Besançon, Librairie Centrale, 1905, pp. 177-193.

2Public Archives of Nova Scotia (PANS), MG 1, Fonds Wiswall 979, VIII-1A, lettre du 28 avril 1824 de Sigogne à Wiswall, pp. 1-2. Il est écrit en post-scriptum de cette lettre que les deux maîtres d’écoles sont Pierre Louis Bunell et Louis Dubouillon.

3 Ce terme synic veut traduire en français l’expression anglaise school trustee.

4PANS, RG 5, série P, vol. 69, 1829, #64; pétition datée du 22 janvier 1829.

5Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson, Moncton (CÉA), CN-2-56.

6 CÉA, 1.65-4, pp. 1-2.

7 PANS, RG 5, série P, vol. 73, 1838, #27.

8 PANS, RG 5, série P, vol. 74, 1843, #14.

9 PANS, RG 1, vol. 214 1/2E, p. 208.

10Pour une étude plus développée sur ce thème, voir : Gérald C. Boudreau, « L’ignorance est un vice » : une démarche de scolarisation en Acadie. Communication présentée au congrès annuel 1991 de la Société canadienne de l’histoire de l’Église catholique ; publiée dans Études d›histoire religieuse, 59 (1993), 125-141. Un abrégé de cet article est publié en Les Amitiés acadiennes, 72 (1995), 20-24. 



La présente chronique, et d’autres qui suivront, fait partie d’une série d’instructions ou de sermons présentés par Sigogne à ses paroissiens, une série initiée la semaine dernière dans ces colonnes.

Une des qualités manifestées par Sigogne fut sans doute son habileté à prêcher, pour certains de ses paroissiens, cependant, pendant trop longtemps. Il est vrai que le prédicateur moralisait parfois pendant de très longs moments, désirant convenablement instruire son monde dans la droiture de l’enseignement de l’Église. Naturellement, le contexte au 19e siècle était grandement différent de celui d’aujourd’hui.

Depuis son arrivée en Acadie du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne a maintes fois déploré avec constance l’ignorance parmi son monde. Il a souvent prêché contre ce « vice » pour inciter les siens à s’instruire non seulement des vérités de la foi, mais encore de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, des sujets utiles à leur vie de tous les jours. Nous présentons aujourd’hui, en une première partie de deux chroniques, les efforts de Sigogne envers l’éducation de son monde et ses réalisations pour encourager ses ouailles à s’instruire.

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.