Gérald C. Boudreau

Sigogne avait des amis anglophones notables en Nouvelle-Écosse

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

     Le premier témoignage public retrouvé est celui d’un homme politique, juge et écrivain; Thomas Chandler Haliburton. Le 26 février 1827, à titre d’élu du comté d’Annapolis à la législature provinciale, et donc représentant des Acadiens de son comté, il plaida avec éloquence1 en faveur de la pétition catholique pour l’abolition du serment du test exigé des catholiques de la province voulant accéder à un poste public. Le texte de son discours se trouve dans le compte rendu officiel des débats de la législature de la Nouvelle-Écosse; il a été publié le 1er mars 1827 dans le Supplement to the Novascotian, journal hebdomadaire d’Halifax qui publiait régulièrement dans ses pages les débats de la législature provinciale. Haliburton, de son propre aveu « in habits of intimacy and friendship for many years /.../ with [the] venerable and excellent Pastor the Abbe Segoyne[sic] », avec sa verve habituelle, rendit témoignage à son ami Sigogne en ces termes :

     /.../ go to the Township of Clare2, where you will see the singular spectacle of a whole people speaking one language having the same customs and manners, possessing the same religion, forming one family and one community. It is a beautiful sight ... a sight wor thy [of] the admiration of man and the approbation of God! Go visit their worthy Priest at the rising of the sun and you will see him surrounded by his little flock, returning thanks to the giver of all good things; follow him to the bed of sickness and see him pouring the balm of consolation into the wounds of the afflicted; follow him into the field, and you will find him setting an example of industry to this people; to his closet and you will find him instructing the innocence of youth; to his Chapel and you will see the wild untutored savage gushing from the forest, with all his fierce and untamed passions, stand awed and subdued in the presence of the holy man. You will hear him teach him to know the presence of his God in the silence and solitude of the wilderness, in the rush of the cataract, in the order and beauty of the planetary system, and in the diurnal and salutar y change of night and day. That savage fails not in the gratitude of his hear t to thank his God that the white man had taught him the light of revelation in the dialect of the Indian.3

     Il s’agit là, idéalisé certes par l’éloquence de l’orateur et la rhétorique du temps, du premier témoignage public au sujet de ce missionnaire qui œuvrait tranquillement dans le champ de son apostolat en attirant sur lui l’admiration et le respect de ses contemporains anglais. Quelques lettres d’Haliburton à Sigogne4 confirment les sentiments que celui-ci exprima à l’occasion du débat sur la pétition catholique, adoptée d’ailleurs à l’unanimité par la législature provinciale le 27 février 1827. Dans une lettre datée du 10 mars 1827, Haliburton s’explique à Sigogne en ces termes:

     There has been an application made to remove all test oaths from Roman Catholics, and I could assure you it gave me sincere pleasure to raise my feeble voice in its favor. I enclose to you a garbled report of the debate. Many ill-disposed persons have said my zeal carried me too far, who would have gladly availed themselves of any excuse to vote against the measure, but I had two reasons for adopting the course. First my judgement and feelings both concurred in it, and secondly as a stranger I was favored with the unanimous support of all your people, in a manner so cordial and so friendly that I shall ever retain a most grateful remembrance of it, and shall feel most happy when any occasion offers, to testify my most hearty acknowledgement of a kindness shown to me when I stood in need of it.5

     Un second témoignage est apparu très peu de temps suivant celui de Haliburton. Dans Western Rambles6, publié d’abord en une série d’articles dans The Novascotian du 23 juillet au 9 octobre 1828, Joseph Howe, célèbre journaliste et politicien, témoigne à son tour des grandes qualités et des vertus du missionnaire Sigogne. En parcourant la Nouvelle-Écosse au cours de cette période, Howe raconte dans Western Rambles ses impressions de voyage sur les cantons visités. Les habitants de Clare, “one of the most interesting in the Province, /.../ are governed and controlled by their Priest, whom they regard with the highest veneration and respect7. Cette référence à Sigogne, la deuxième publiée de son vivant, met en relief les qualités de ce prêtre telles que perçues par Howe :

     /.../ the venerable Abbé Segoigne[sic] /.../ is a Frenchman of the old school, deeply learned, of polished manners, and with one of the very best hearts in the world. /.../ He threw himself into this sequestered retreat, and during twenty years has seen the country improving around him, a simple and affectionate people rising up in usefulness and virtue, and looking to him with reverence and love, as a common parent and guide. In the hour of affliction he is their comforter and friend, the mediator in their disputes, the fearless reprove(sic) of their vices. He is, besides, the only lawyer in the settlement; and writes their deeds, notes, mor tgages, and keeps a kind of registry of all matters in which their temporal as well as spiritual interests are concerned; and perhaps in no population of equal amount in the Province are there fewer quarrels or lawsuits than in the settlement of Clare. /.../ The world has no allurements for him, no charm to wean him from the quiet tenor of his way; during the whole period that he has been settled at Clare he has only been two or three times to Digby, and but once to Halifax; he neither knows nor cares what changes convulse the political world, who is up or who is down, and perhaps the whole extent of his connexions with his own church amount to a letter of friendship now and then from the Bishops of Nova Scotia or Quebec8.

     Ce sont, semble-t-il, les deux premières références publiques à Sigogne publiées dans quelque ouvrage que ce soit. Howe a raconté ses impressions après avoir rencontré Sigogne dans sa paroisse et observé l’œuvre impressionnante du missionnaire. Il est néanmoins plausible de croire que Howe ait connu Sigogne au préalable par l’intermédiaire de Haliburton et du juge Peleg Wiswall de Digby, avec qui le missionnaire correspondait régulièrement même aussi tôt qu’en 18249. Tous ces hommes, engagés dans la vie publique, partageaient les mêmes sentiments à l’endroit de Sigogne et il est tout à fait concevable qu’ils aient, à l’occasion, discuté ensemble des Acadiens du Sud-Ouest de la province et de leur vénéré pasteur. Ainsi, à titre d’exemple, Howe, lors de son périple dans la partie Ouest de la province, avant de se rendre dans la municipalité de Clare, était passé par la petite ville de Digby où il visita vraisemblablement le juge Wiswall. Ce dernier l’avait sans doute préparé à sa visite chez son ami Sigogne, à quelque 50 kilomètres plus au sud.

     Les témoignages de Haliburton et de Howe concordent en grande partie avec les déclarations nuancées des historiens qui ont suivi, même si ces derniers ne connaissaient pas personnellement Sigogne.

      1 “This speech was the most splendid piece of declamation that it has ever been my fortune to listen to.” Beamish Murdock, History of Nova Scotia or Acadia, Vol. 3, Halifax, J. Barnes Printer, 1867, p. 577.

     2 Clare, toponyme officiel de la municipalité, comprenait la Ville française à l’époque, c’est- à-dire tous les villages acadiens du comté d’Annapolis, divisé plus tard en 1837 pour former un nouveau comté, celui de Digby. Clare est également connu comme la région de la Baie Sainte-Marie dont fait partie la paroisse Sainte- Marie, la principale résidence du missionnaire Sigogne.

    3 Provincial Legislature, Monday, February 26”, Supplement to the Novascotian (1er mars 1827).

     4 Public Archives of Nova Scotia, MG I, Vol. 1693, nos 10 et 10A pour les lettres de Haliburton à Sigogne. Voir aussi Archives de l’Archidiocèse d’Halifax (AAH), Burke Papers, Vol. I, no 40.

     5 AAH, ibid.

     6 Joseph Howe, “Western Rambles”, The Novascotian or Colonial Herald (9 octobre 1828) ; voir aussi Parks, M. G. (éd.), Western and Eastern Rambles: Travel Sketches of Nova Scotia, University of Toronto Press, Toronto, 1973, 208 p.

     7 Ibid.

     8 Ibid.

     9 Voir PANS, MG I, no 979, VIII, 1, 1A, 3, 7, 13, etc. pour les lettres de Sigogne au juge Wiswall.