Placide P. GAUDET (1850-1930) sur Sigogne, partie 2

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

     Dans cet article, Gaudet nous présente un autre précieux manuscrit de Sigogne, à savoir la première moitié du « récit que [Sigogne] a fait de son voyage depuis le jour de son départ à Londres jusqu’à son arrivée à Halifax »1. Dans une publication ultérieure de ce même récit2, Gaudet explique que le manuscrit original de ce journal « est précieusement conservé par mon ami, le sieur Louis Q. Bourque, de Comeauville, Baie Sainte-Marie, qui s’est prêté de bonne grâce à me le passer, il y a de cela cinq ans ». Heureusement pour Bourque et Gaudet, car le contenu de ce journal de bord est rempli de faits et de détails intéressants, autrement perdus à jamais. Malgré nos recherches intenses, le manuscrit original est introuvable et seule la transcription de Gaudet publiée dans les journaux de l’époque existe.

     La publication par Gaudet en 1885 de ce document rare révèle au grand public plusieurs faits jusqu’alors inconnus; le document démontre également chez Sigogne un souci des détails et une intelligence éveillée. Sigogne relate dans ce journal les événements quotidiens dominants ainsi que plusieurs incidents propres à un voyage transatlantique à la fin du dix-huitième siècle. Par exemple, sur la foi de ce journal, on peut établir les points suivants : Sigogne paya 35 guinées pour son passage à Halifax; ses effets ayant été portés à bord du brick Stag le 2 avril 1799, il n’embarqua que le 14 du mois à Londres pour parvenir le 16 à Gravesand où il remit son passeport aux officiers du bureau des Aliens; ce n’est que le 28 avril qu’il perdit complètement de vue la côte de l’Angleterre. Sigogne rédige en outre maints commentaires sur le reflet des couleurs de l’arc-en-ciel dans les vagues; sur l’Ile Sable « inhabitée [... et] fort dangereuse à cause des hauts fonds qui l’environnent » ; sur la pêche qu’il a faite en prenant « une morue des plus grosses que jusqu’alors nous eussions pêchée ». Son journal rapporte également un danger particulier survenu à la fin du voyage lorsque le Stag fut pris dans la brume, le vent et la pluie, et après que la tempête eût diminuée de force : « nous fûmes délivrés par la Providence Divine du danger imminent où nous [nous] étions trouvés ». Finalement Sigogne mit pied à Halifax le 12 juin « sur les huit heures », exactement 59 jours après son embarquement à bord du Stag à Londres.

     La deuxième moitié de ce journal de bord transcrite par Gaudet se trouve dans un second article de cette série qu’il complète avec quelques faits historiques et géographiques sur les deux principales régions acadiennes du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, c’est-à-dire Clare et Argyle. Gaudet conclut en affirmant que « le premier sermon prêché par l’abbé Sigogne à Sainte Anne-du-Ruisseau eut lieu le 26 juillet 1799 ; c’était sur la généalogie de Notre Seigneur. Il prononça le même sermon à la Pointe-de-l’Église, Baie Ste-Marie, le 9 décembre 1799. »3 Bien que plusieurs sermons de Sigogne soient encore conservés intégralement, celui-ci demeure, pour l’instant, introuvable. Cependant, il est bien possible que les dates précises, indiquées par Gaudet, de la livraison du sermon en question soient véridiques, car Sigogne avait l’habitude de dater ses sermons et aussi de les répéter dans plus d’une église, et quelquefois même, dans la même paroisse.

     Le troisième article de la série de Gaudet est daté du 3 décembre 1885, publié dans le Courrier des Provinces Maritimes; il traite surtout de détails géographiques et démographiques, principalement de la Baie Sainte-Marie, et contient un bref historique de la colonisation de la région et du retour de l’exil des Acadiens. Gaudet donne la liste des missionnaires itinérants de l’Acadie suivant la Déportation de 1755-1763, à partir de l’abbé Antoine-Simon Maillard, Français d’origine, qui ne visita probablement pas les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, étant décédé vers 1766. Le dernier de cette liste et le prédécesseur immédiat de Sigogne fut l’abbé Thomas Grace, prêtre irlandais, qui servit les catholiques de la province de 1790 à 1794. Selon Gaudet, il n’y eut pas de missionnaire chez les Acadiens après cette date. Ces renseignements sont parsemés de quelques notes relatives à Sigogne. Nous y apprenons, entre autres, qu’il était le premier prêtre résidant au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, et principalement à la Baie Sainte-Marie, et qu’il fut le seul missionnaire de Port Royal (aujourd’hui Annapolis Royal) à Pombcoup4 pendant plusieurs années. Gaudet ajoute que le territoire de Sigogne « compte aujourd’hui [en 1885 ...] 17 églises catholiques desservies par /.../ 10 prêtres »5, dont deux seulement sont d’origine française, les autres étant d’origine irlandaise ou écossaise.

     Dans le quatrième article, daté du 10 décembre 1885, Gaudet présente un texte manuscrit de Sigogne qui révèle non seulement la perspicacité du missionnaire français, mais, pour la première fois, les difficultés encourues par le prêtre avec ses ouailles. Ce manuscrit intitulé Regître de Fabrique de la Paroisse de la Baye Ste-Marie, anglicée Clare, Diocèse de Québec6, couvre la période du 30 septembre 1799 jusqu’en septembre 1811. C’est le seul registre de cette paroisse, rédigé par Sigogne, qui existe encore aujourd’hui. Les autres ont vraisemblablement été victimes des flammes lors des deux grands incendies survenus en 1820 et en 1893. Aussi, il ne reste que quelques pages manuscrites ainsi que quelques- unes transcrites par Gaudet du Registre des baptêmes, mariages et sépultures tenu par Sigogne à la paroisse Sainte-Marie, la majeure partie de ce registre ayant probablement subi le même sort.

     Nous concluons ici les deux chroniques au sujet des écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne et de son époque. Avis aux lecteurs intéressés : Gaudet a énormément publié sur Sigogne et l’Acadie de son vivant dans les journaux francophones du temps, en particulier le Courrier des Provinces Maritimes, Le Moniteur Acadien et L’Évangéline.

      1 Gaudet, « L ’abbé Jean-Mandé Sigogne », Courrier des Provinces Maritimes (19 novembre 1885), p. 2.

     2 Journal de l’Abbé J. M. Sigogne. De Londres à Halifax sur le brig Stag, en 1799 », L’Évangéline (30 octobre 1890), pp. 1-2.

     3 Gaudet, « L ’abbé Jean-Mandé Sigogne », (26 novembre 1885), p. 1.

     4 Pombcoup ou Pouboumkou est l’ancien toponyme du village acadien nommé aujourd’hui Pubnico-Ouest au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse.

     5 Gaudet, « L ’abbé Jean-Mandé Sigogne (suite) » (3 décembre 1885), p. 1.

     6 L’original de ce précieux document couvrant la période de 1799 à 1811 est conservé aux archives du Centre acadien, Université Sainte-Anne, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse: MG 2C, Vol 12.

La présente chronique, et d’autres qui suivront, fait partie d’une série d’instructions ou de sermons présentés par Sigogne à ses paroissiens, une série initiée la semaine dernière dans ces colonnes.

Une des qualités manifestées par Sigogne fut sans doute son habileté à prêcher, pour certains de ses paroissiens, cependant, pendant trop longtemps. Il est vrai que le prédicateur moralisait parfois pendant de très longs moments, désirant convenablement instruire son monde dans la droiture de l’enseignement de l’Église. Naturellement, le contexte au 19e siècle était grandement différent de celui d’aujourd’hui.

Depuis son arrivée en Acadie du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne a maintes fois déploré avec constance l’ignorance parmi son monde. Il a souvent prêché contre ce « vice » pour inciter les siens à s’instruire non seulement des vérités de la foi, mais encore de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, des sujets utiles à leur vie de tous les jours. Nous présentons aujourd’hui, en une première partie de deux chroniques, les efforts de Sigogne envers l’éducation de son monde et ses réalisations pour encourager ses ouailles à s’instruire.

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.