Placide P. GAUDET (1850-1930) sur Sigogne, partie 1

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

     Il publie d’abord une série d’articles intitulée L’Abbé Jean Mandé Sigogne qu’il interrompt subitement sans l’avoir complétée et sans aucune raison apparente, le 24 décembre de la même année. Archiviste, généalogiste et historien érudit, Gaudet s’était livré dès l’âge de vingt-cinq ans « à une étude sérieuse de l’histoire de l’Acadie3 » ; ce qui devint pour lui une passion.

     Cette première série dans Le Courrier des Provinces Maritimes comprend six articles de longueur inégale publiés sur une base hebdomadaire. En général, Gaudet présente là plusieurs nouvelles données historiques au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, et il transcrit en même temps, en totalité ou en partie, quelques manuscrits inédits et quelques extraits de registres paroissiaux de Sigogne. Gaudet avait recueilli ces manuscrits et plusieurs autres durant une visite prolongée dans la municipalité de Clare. En même temps, il avait obtenu des habitants de la région plusieurs données transmises par la tradition orale du lieu.

     Ses rapports avec l’octogénaire Louis Q. Bourque, un ancien protégé de Sigogne qui avait d’ailleurs été éduqué par lui (voir la chronique, du 6 décembre 2019), ont sûrement contribuégrandementàlavaleurde ses articles. « Après un séjour de neuf mois sur la plage hospitalière de Clare, je suis en mesure de pouvoir écrire l’histoire de cette partie de l’Acadie », écrit-il à la fin du deuxième article de cette série. Malgré la valeur historique incontestable de ces articles, ceux-ci contiennent quelques inexactitudes historiques que nous corrigeons ici.

     Le premier article de cette série, daté du 19 novembre 1885, présente principalement deux documents au sujet de Sigogne intercalés d’une très courte biographie. Dans le premier document, Gaudet fait allusion à l’épitaphe en latin de la pierre tumulaire4 du missionnaire qu’il traduit en français.

     D. O. M.
     Hic Jacent Reliquiae
     Rev. P. D. Johannis Sigogne
     Sacerdotis Galli,
     Ex Agro Turonensi,    
     Qui prpter[sic] temporum
     angustias,
     Exul e Patria ;
     Per XLVII Annos in
     Nova Scotia Missionarius
     Pius, atque Fidelis
     Religionem propagavit
     Catholicam
     Et Tandem
     Plenus dierum ac meritorum
     Bonis omnibus flebilis occidit
     Et in Christi Pace Quievit
     Die IX Novs Ann MDCCCXLIV
     Annos natus LXXXV
     * * *
     Pie Jesu Domine
     Dona Ei Requiem
 
    Amen

     Gaudet traduit ainsi en français le texte :

    « O Dieu, très grand, très puissant. Ci-gît le corps du Rév. P. D. Jean Sigogne, Prêtre français de la province de Touraine, qui à cause des troubles de son temps, exilé de sa patrie durant 47 ans à la Nouvelle-Écosse, fut missionnaire pieux et fidèle et propagea la religion catholique. Enfin, plein de mérite et beaucoup regretté, il s’endormit dans le Seigneur le 9 novembre 1844, âgé de 84 ans. Bon Jésus qu’il repose en paix. Ainsi soit-il. »

     Cette épitaphe, traduite du latin en français par Gaudet, contient quelques erreurs typographiques. Notamment les données sur l’épitaphe : « missionnaire pendant 47 ans en Nouvelle-Écosse », et « âgé de 84 ans », sont historiquement incorrectes. La première est corrigée immédiatement par Gaudet qui cite la première moitié du journal de bord écrit par Sigogne sur son passage de l’Atlantique : « Je suis entré le 14 avril 1799, dans le brig Stag [...] . » Dans le même journal, Sigogne confirme qu’il débarque à Halifax au mois de juin de la même année, donc 1799. Cette donnée, ainsi que les toutes premières inscriptions de Sigogne dans ses registres, démontre sans l’ombre d’un doute que son arrivée en Acadie eut lieu durant l’été 1799, et plus précisément le 4 juillet au Cap Sable5. Comme la date de la mort du missionnaire est bien établie au 9 novembre 1844, Sigogne fut donc missionnaire en Acadie pendant les 45 dernières années de sa vie, et non pendant 47 ans comme le rapporte l’épitaphe sur son tombeau.

     La deuxième erreur concerne la date de naissance de Sigogne. Cette erreur ne sera corrigée que beaucoup plus tard par les historiens qui suivront. Le document le plus fiable pour déterminer l’âge exact du missionnaire est naturellement son baptistaire: « Le six avril 1763 est né et le même jour a été baptisé Jean Mandé, fils du mtre Mandé Cicogne, drapier et de Marguerite Robert son épouse légitime [...] 6». Malgré l’épellation différente du nom de famille, ce baptistaire est sans contredit celui de Jean Mandé Sigogne, devenu missionnaire en Acadie, et qui à sa mort avait atteint l’âge de 81 ans et sept mois. L’épitaphe indique par erreur qu’il est dans sa 85e année.

     Suivant l’épitaphe de Sigogne, Gaudet présente une courte biographie du missionnaire, en se basant, semble-t-il, sur « la tradition de quelques vieillards, et selon d’autres octogénaires acadiens » pour avancer certaines données. Il n’est pas certain que tous les détails de cette biographie soient historiques; du moins, à notre connaissance, car les sources premières appuyant ces faits n’ont pas été découvertes. Par exemple, l’année de son exil à Londres est généralement établie à 17927 plutôt qu’en 1797 ; l’évasion miraculeuse n’a aucun fondement historique, ni son refuge pendant deux ans à Londres chez une dame anglaise où il aurait enseigné le français à ses filles.

     Gaudet continue à faire les éloges du missionnaire Sigogne dans ses articles ultérieurs du Courrier des Provinces Maritimes et dans d’autres hebdomadaires francophones à la fin du XIXe siècle. Une deuxième partie à cette chronique suivra la semaine prochaine.

     1 Anselme Chiasson, « Placide Gaudet », La Revue de l’Université de Moncton 3/3 (1970), pp. 120-128. Placide Gaudet fut, selon Anselme Chiasson, « un grand historien et l’initiateur d’un mouvement d’histoire qui dure encore. » En 1916, la Société historique de la Nouvelle-Écosse, invitant Gaudet à présenter une conférence, le qualifie « comme la plus haute autorité en histoire d’Acadie /.../ ». Ibid., p. 125.

     2 Journal hebdomadaire publié à Bathurst, Nouveau-Brunswick, de 1885 à 1909.

     3 Chiasson, « Placide Gaudet », p.123.

     4 Même si elle est cassée en deux, cette pierre tombale est aujourd’hui conservée au musée de la Paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse.

     Page liminaire, Registre des Baptêmes, Mariages et Sépultures du district du Cap-Sable, 1799- 1807, Paroisse Sainte-Anne-du-Ruisseau, Nouvelle-Écosse: « Je suis arrivé au Cap Sable le 4 de juillet 1799, signé Sigogne, prêtre. »

     6 Archives départementales, Indre-et-Loire, 4E, Registres de l’état civil de Beaulieu-lès-Loches, Paroisse Saint-Pierre, France.

     John A. Lester, Jr., « Abbé Jean-Mandé Sigogne: Three Documents of the 1790s », Les Cahiers de La Société historique acadienne, 13/4 (1982), p.185, note 12.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.