Pierre-Marie Dagnaud (1858-1930), prêtre eudiste sur Sigogne et les Acadiens

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

     Malgré l’ampleur de l’ouvrage qui dépasse de beaucoup celle de ses prédécesseurs, Dagnaud apporte peu de nouveau dans son étude. Successeur de Sigogne, exactement un siècle après son arrivée, Dagnaud se propose « d’étudier de plus près ce développement extraordinaire [des Acadiens], d’en marquer les étapes diverses et d’en découvrir le merveilleux principe de vie », convaincu que Sigogne en est « l’instrument et l’âme du progrès » dont il témoigne. Tout en surveillant la construction d’une église dans sa paroisse2, Dagnaud rédige cette étude publiée en France en 1905, avec l'aide principalement de Placide Gaudet (voir chroniques du 28 février et du 6 mars 2020), de quelques contacts en France, et de témoignages oraux de gens de la Baie Sainte-Marie ayant personnellement connu Sigogne.

     Les deux premiers chapitres traitent des Acadiens revenus d’exil pour s’établir à la Baie Sainte-Marie; ils parlent des premiers habitants, de leur vie domestique, des concessions de terre et de la vie commerciale, de la vie religieuse et des premiers missionnaires. L’essence de ces deux chapitres avait déjà été traitée par Gaudet dans ses nombreux articles publiés dans les hebdomadaires francophones à la fin du XIXe siècle.

     C’est particulièrement à partir du troisième chapitre qu’est abordée la vie de Sigogne depuis sa naissance jusqu’à son arrivée en Acadie. Dans un style plutôt romanesque, l’auteur raconte le départ de Sigogne de la France durant la Révolution et son séjour en Angleterre. Dagnaud suit de près les aventures de Sigogne rapportées par la tradition orale et déjà publiées par ses devanciers dont Gaudet, mais il extrapole et improvise sur les données en complétant grâce à son imagination les récits de la vie clandestine de Sigogne suivant son refus de signer en France la Constitution civile du clergé. Les anecdotes de la cachette dans une armoire pour éviter les gendarmes, la scène du conflit au foyer paternel, et l’apparition providentielle d’un enfant à une bifurcation du chemin en route pour l’Angleterre sont, bien que vraisemblables, sûrement fondées sur la tradition orale, et elles sont impossibles à documenter par des sources premières et fiables.

     Les deux chapitres suivant traitent des premières années de l’apostolat du missionnaire dans les paroisses Sainte-Marie et Sainte-Anne. Ces pages démontrent l’organisation sage, prudente et méticuleuse du nouveau curé, le présentant comme un missionnaire infatigable, dévoué, juste et inflexible dans ses principes chrétiens. L ’opposition des paroissiens et les différends surgissant à l’occasion des travaux de construction des églises, de son entretien et du juste partage des deux calices reliquaires de Grand-Pré sont repris par Dagnaud qui s’inspire en abondance des registres des fabriques, étant le premier à signaler leur intérêt et leur envergure.

     Au sixième chapitre, c’est le pasteur d’âmes qui est décrit. Sigogne rehausse les fêtes liturgiques par l’éclat et la beauté du culte, y compris le chant organisé. Il défend la danse dans les différents quartiers et il contrôle la modestie dans la mode pour les femmes. Dans le cas de scandales publics, par exemple des mariages prohibés ou devant le civil, les pénitences exigées des délinquants sont proportionnelles aux méfaits et rappellent les temps apostoliques par leur sévérité. Mais la vivacité de la foi du peuple apporte finalement la soumission espérée par Sigogne. En tout, le missionnaire est présenté comme le défenseur de l’honneur, du droit, de la justice et de la vertu.

     Peu d’années suivant son arrivée en Acadie, Sigogne est nommé juge de paix par le gouvernement de la province3; c’est l’objet du septième chapitre. Dagnaud démontre la sagesse judiciaire du titulaire qui sait concilier ses responsabilités de juge tant sur le plan social que sur le plan spirituel. Sigogne profite néanmoins de cette fonction pour intervenir en faveur des siens, par exemple dans l’obtention de concessions de terre et autres faveurs obtenues du gouvernement.

     Le huitième chapitre est consacré à l’instruction surtout dans le district de Clare dont l’importance est maintes fois préconisée par Sigogne et à toutes ses démarches qu’il prend pour encourager ses paroissiens à s’instruire. Dagnaud rapporte que dans la paroisse Sainte- Anne, Sigogne « se fit l’instituteur d’un pauvre enfant sourd-muet et qu’il parvint, après des difficultés sans nombre, à lui apprendre à lire et à écrire ».

     Enfin, au dixième chapitre, la Maison de Sainte-Marthe, un couvent de sept religieuses, est présentée comme « la création la plus originale et malheureusement la plus éphémère de toutes les œuvres du père Sigogne ». En concluant dans ce chapitre la carrière impressionnante du missionnaire, Dagnaud insiste sur la relation intime que Sigogne a entretenue avec le peuple mi’kmaq. Finalement, ayant fait en 1836 ses adieux aux paroissiens de Sainte Anne, à ceux de Meteghan en 1843, et à ceux de Sainte-Marie en 1844, l’apôtre rend l’âme « dans l’espérance des joies de l’éternité ».

     En terminant son œuvre copieuse, Dagnaud fait le lien entre l’œuvre de Sigogne et la fondation du Collège Sainte-Anne en 1890. Enfin, Dagnaud jette un regard sur l’avenir en formulant le vœu que le modeste Collège produise une élite acadienne pour conduire le peuple vers l’accomplissement de sa mission et « pour conserver le souvenir du premier apôtre de la baie Sainte-Marie et du cap de Sable ».

     Le principal apport de Dagnaud en publiant cette œuvre monumentale fut de compiler en une monographie l’ensemble des connaissances disponibles à l’époque autour de Sigogne et de ses accomplissements. Quelques années plus tard, Dagnaud publie un article intitulé Figure de Missionnaire dans lequel il met « en relief plus accentué un des traits les plus saillants du visage de mon héros : une ténacité adoucie par une exquise sensibilité pour ses inférieurs, et par une respectueuse et filiale soumission à l’égard de ses supérieurs hiérarchiques »4. Cet article suivait la découverte de quelques autres lettres de Sigogne lui ayant échappé au moment d’écrire son livre.

     DAGNAUD, Pierre-Marie, Les Français du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Le R. P. Jean Mandé Sigogne, apôtre de la Baie Sainte-Marie et du Cap Sable, 1799-1844, Besançon, Librairie Centrale, 1905, 278 p. (Cette édition est naturellement épuisée depuis longtemps et elle est difficile à trouver dans les libraires de vieux livres.)

     2 Cette église, complétée en 1905, est considérée le plus grand édifice en bois de l’Amérique du Nord.

     3 La date précise de son affectation est le 4 mars 1806. Voir PANS, RG 1, Vol. 172, p. 155. À l’époque de Sigogne, cette affectation prestigieuse comprenait, entre autres, des fonctions judiciaires de petites cours, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

      4 « Figure de Missionnaire », La Nouvelle-France 10 (1911), pp. 471-476.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.