PAINTER ET HOLMAN, deux Américaines, sur Sigogne

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

     C’est le cas de l’article paru en 1907 dans une revue américaine, intitulé The Restorer of Acadia, par Florence Painter et Edna Holman2. Rien de très original à ce titre, car en 1889 Rameau de Saint-Père avait déjà qualifié Sigogne de « restaurateur de la religion » 3. Cependant, l’intérêt particulier de l’article de Painter et Holman est de présenter le côté humain du missionnaire, et ce, d’un point de vue féminin, car elles sont les deux seules femmes à avoir écrit sur Sigogne à cette date. Les auteures ont fondé leur article sur des documents de sources premières et secondaires, probablement les mêmes qui avaient inspiré leurs devanciers vers la fin du XIXe siècle. À l’instar de ceux-là, elles ont consulté les écrits disponibles et écouté la tradition orale des aînés du peuple. Les personnes qu’elles ont rencontrées par le truchement de cette méthode avaient « the kind of face that everybody love him when he see him; everybody like him wherever he go » 4. Et l’article continue :

     A handsome man, they describe him, of the blond type /.../ Man of scholarly tastes as he was, with gifts for languages and law, he was yet the merry and laughter-loving companion of these simple farmer and fisher folk. [...He] was famous as a raconteur. /.../ He had much love for children and animals; had the little dog Titi always beside him on the carriage-seat; used to boil eggs himself in his simple kitchen for little visitors, and after baptism of Indian babies to kiss their foreheads, having first taken care to wipe clean a spot with a corner of his surplice.

     Ayant à l’esprit toutes les tracasseries que Sigogne a affrontées au cours de son ministère, ainsi que la sobriété manifeste dans ses écrits, il est difficile de concevoir qu’il démontrait cette jovialité et cette disposition au rire que les auteures lui attribuent dans ce passage. Sans doute un résultat de la tradition orale qui souvent tend à propager affectueusement des traits de caractère embellis sur des personnes considérées héroïques.

     La narration de l’évasion de prison de Sigogne est certainement extrapolée de la tradition orale découlant de récits partagés par Sigogne à des confidents. Nul ne conteste sérieusement le fait qu’il aurait pu être emprisonné en raison de son opposition à la République et à la Constitution civile du clergé; cependant, il est plus difficile d’établir avec certitude d’après une documentation fiable son évasion devant la guillotine. Dans cet article, il est intéressant de noter trois différentes versions de cette dérobade aux mains du bourreau. Les voici :

     One story goes that he was sentenced to death; but with his head under the very knife, a servant-maid, a more self-sacrificing and disinterested Pocahontas5, pleaded to die in place of the priest, so effectively that the executioner spared them both.

     Another version is that Sigogne and six other condemned priests melted the executioner by the hymn they sang on the way to the guillotine.

     A more probable story is that Sigogne was spared through the influence of friends prominent in the revolutionary party; for at this time his father was mayor, with considerable power in the region6.

     Quoique la troisième version demeure la plus vraisemblable, il n’en reste pas moins que les auteures, dans le récit de la scène au foyer paternel, rapportent que la première question du père à son fils à la suite de cette évasion fut : « De quel côté de la Révolution es-tu? ». Cette question laisse-t-elle croire que le père ignorait les convictions et les activités de son fils? Pourtant, n’avait-il pas mis « hors de chez lui » son fils « ci-devant prêtre pour ne pas vouloir prester le serment prescrit par la loi, et qu’il avait envoyé son fils le jeune différentes fois en la commune de Manthelan où il demeurait, l’engager et le solliciter à prester ledit serment, et qu’il n’a jamais pu y réussir »7? Cette référence semble confirmer que le père de Jean Mandé était bien au courant des convictions inflexibles de son fils prêtre par rapport à la révolution et à la République. Quoi qu’il en soit, il est possible, comme le laisse entendre la troisième version, que ce soit les amis de la famille ou peut-être même ses frères qui soient venus à la rescousse de leur frère aîné, le jeune vicaire de Manthelan. En somme, la tradition orale, quelque soixante ans suivant le décès de Sigogne, ne respecte pas entièrement les détails précis de l’événement et elle a plutôt tendance à l’enjoliver pour le rendre plus fantastique auprès des auditeurs et des lecteurs.

     Enfin, en concluant l’article les auteures font référence à un détail surprenant : « [he] shared the work of his cottage with the nun who was his housekeeper »8. La gouvernante du presbytère de Sigogne était Scolastique Bourque et aucuns autres auteurs à part Painter et Holman n’attestent qu’elle aurait été une religieuse. Il se peut très bien qu’il y ait eu confusion ici avec la sœur de la gouvernante, Marguerite Bourque9, la première postulante de la Maison de Sainte-Marthe, et qui est devenue l’unique supérieure de ce couvent10.

     1 DAGNAUD, Pierre-Marie, Les Français du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Le R. P. Jean Mandé Sigogne, apôtre de la Baie Sainte-Marie et du Cap Sable, 1799-1844, Besançon, Librairie Centrale, 1905, 278 p.

     2 Florence PAINTER et Edna B. HOLMAN, “The Restorer of Acadia”, Putnam’s Monthly, A Magazine of Literature, Art and Life 3/2 (1907), pp. 131-145.

     3 RAMEAU DE SAINT-PÈRE, Edme, Une colonie féodale en Amérique: l’Acadie (1604-1881), Montréal, Granger Frères/Paris, Plon, Nourrit, 1889, tome 2, p. 192.

     4 Painter et Holman, “The Restorer of Acadia”, p. 132. Cette citation est, de toute évidence, tirée telle quelle de l’interviewé acadien.

     5 “American Indian princess in Virginia, daughter of Powhatan; reputedly saved the life of Captain John Smith.” [Funk & Wagnalls, Standard College Dictionary (1980)]

     6 Painter et Holman, “The Restorer of Acadia”, p. 137.

     7 Registre des délibérations du Conseil municipal de Beaulieu-lès-Loches, séance du 17 Pluviose an II.

     8 Painter et Holman, op. cit., p. 144.

     9 Dagnaud, Les Français du sud-ouest, p. 179.

     10 Ibid., pp. 196 et 198.

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.