Nouvelles de la France

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.

      Heureusement, nous en retrouvons une transcription de la main de Placide Gaudet, ce qui nous permet d’en déchiffrer une bonne partie, mais hélas, pas entièrement, nous laissant sur notre appétit. Cependant, nous apprenons des faits intéressants sur la vie au quotidien de l’abbé Sigogne. D’abord, une lettre de la France en 1816 pouvait prendre jusqu’à cinq mois pour se rendre à destination en Amérique du Nord. Et la réponse d’un continent à l’autre n’était pas toujours assurée. Ensuite, nous apprenons que les nouvelles parvenant de la famille Sigogne en France se faisaient très rares, voire inexistantes, surtout de son père ... suivant le départ de l’abbé du sol français en 1792. Aussi, lorsque la paroisse de Meteghan fut fondée en 1817, son nom patronal était Saint-Mandé. Puis encore, l’abbé nous décrit comment l’autochtone mi’kmaq se déplaçait avec sa famille à travers les forêts. À noter que nos commentaires explicatifs sont en parenthèses dans le texte.

     Monsieur Gallicher, notaire

     Après plusieurs détours, votre lettre en date du 16 février dernier m’est parvenue vers le milieu de juillet sur le coin de terre où je demeure, entre la mer et les forêts. Des voyages et de grandes occupations m’ont empêché d’y répondre plus tôt et quand bien même je l’aurais pu faire, je manquais l’occasion pour envoyer la lettre. Je vais faire une double réponse à l’honneur de la vôtre ; pour être plus sûr, j’en risquerai une par Londres et l’autre par Boston. Je me flatte que la succession pourra nous rembourser de la dépense que cela pourra nous occasionner.

     Je ne saurais vous décrire la surprise où m’a jeté votre lettre. Je commencerai par vous remercier de votre complaisance. Je suis bien étonné que mon frère et ma sœur ne m’aient pas écrit. Il y a près de 23 ans que je n’ai entendu parler d’eux, quoique, cependant, j’aie reçu quelques lettres de France et d’Angleterre. Il faut peut-être l’attribuer aux malheurs des temps. J’ai écrit plusieurs fois à mon père et à mon frère pour leur faire connaître ma situation qui, selon le monde, est assez bonne et même honorable ici.

     Mais, aussi, je suis chargé d’occupations. J’ai une très grande mission qui contient deux paroisses et bientôt quatre. (En 1816, ses deux paroisses étaient Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église et Sainte-Anne, Sainte-Anne-du-Ruisseau; et les deux autres qu’il anticipait : Saint-Pierre, Pubnico- Ouest et Saint-Mandé, Meteghan.) Je vais entreprendre de bâtir une 5ième église (sur la réser ve mi’kmaq à Bear River, près de Digby/ Annapolis Royal) mais celle-là je ne pense pas la desservir, quoiqu’à présent je suis le seul prêtre qui puisse le faire, car c’est pour des sauvages (dorénavant dans cette lettre : peuple mi’kmaq) et il n’y a que moi qui entende leur langue à présent. Leur quartier est éloigné et je vieillis. Je ne pourrai m’en charger. Dieu y pourvoira. Un autre fera ce que j’ai fait, il apprendra le Mickmake (sic) (langue mi’kmaq) qui est la 7e langue que j’ai apprise mais la plus originale et la plus difficile que je connaisse. J’ai déjà béni trois églises (Sainte-Marie et Sainte-Anne en 1808, et Saint-Pierre en 1815), la quatrième (Saint-Mandé en 1817) est bientôt prête. J’espère y dire la messe avant l’hiver. L’évêque de Québec à sa visite chez moi, à près de 300 lieues (environ 1 300+ km) de chez lui, l’an dernier, m’a fait l’honneur de lui donner le nom de Saint-Mandé, notre patron. J’en avais placé la 1ère pierre il y avait quelques semaines lorsqu’il est arrivé. Elle est joliment située sur le bord de la mer.

     Ici, je me trouve obligé de prêcher et de confesser en trios langues, très souvent le même jour pour la confession, savoir en anglais, en sauvage et en français, ajouter à ceci que je suis juge de paix et le seul magistrat sur une étendue de terrain de 12 à 13 lieues (54 à 58 km). Je suis éloigné de tout autre prêtre; par conséquent point d’assistance. Il y a ici environ 400 familles catholiques françaises entremêlées de quelques Irlandais sans compter les sauvages qui affluent à certaines saisons et viennent quelques-uns de plus de 110 lieues (près de 500 km) avec leurs enfants. Mais 100 lieues (444 km) sont peu de chose pour un sauvage errant dans le bois, la femme portant son petit enfant arrangé solidement et commodément dans une espèce de boîte ouver te sur son dos avec deux brettelles comme on porte une hotte, et l’homme son fusil à la main, une espèce de giberne en arrière pendant à sa ceinture, un canot d’écorce sur sa tête assez grand pour contenir lui, sa femme et 5 ou 6 enfants qui portent eux aussi leur part du bagage et la marmite, et lorsqu’il se trouve un lac dont le pays abonde, des étangs ou des rivières ou encore... à bas le canot, on s’embarque, on passe de l’autre (rivage) ... décharger le bagage et le canot pour continuer ... la chasse pour nourrir la famille ainsi à ... mais ils vivent bien, ils tuent dès lors ... et des orignals (sic) animaux plus ...

     (dommage ici... la fin du manuscrit est illisible et la transcription n’en dit pas plus).

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.