Mandé Sigogne, patriote républicain et père du vicaire Jean Mandé

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

     Un fait coïncide étrangement avec l’exil en Angleterre du vicaire Sigogne à l’été de 1792 : la démission « pure et simple », en septembre de la même année, de son père, Mandé, comme maire de Beaulieu-lès-Loches. Ce dernier avait été élu une première fois en 1790, maire de cette commune, et réélu à l’unanimité moins d’un an plus tard. Cette démission, donc, surprend et en même temps nous paraît étrange.

     À première vue, il semblerait que ce soit une des retombées négatives résultant du statut d’émigré de son fils, Jean Mandé, et ainsi du resserrement progressif des décrets de la République. Par exemple, le 15 août 1792 fut promulgué un décret au sujet des parents des émigrés : ceux-ci devaient être consignés dans leur municipalité respective, sous peine d’arrestation. Le décret qui, semble-t-il, a eu le plus de conséquences sur la décision de Mandé, père, est celui du 30 août 1792, intitulé Décret relatif aux fonctionnaires publics qui ont leur père ou fils émigré : « L’Assemblée nationale décrète que tout fonctionnaire public qui a son père ou son fils émigré sera destitué. Tout fonctionnaire qui a son père ou son fils émigré, perdra sa pension. » Le fardeau de son fils, vicaire réfractaire à Manthelan, refusant de prêter serment à la Constitution civile du clergé et l’impact des décrets de l’Assemblée nationale laisseraient conclure que Mandé Sigogne dut abandonner tout espoir de continuer à exercer ses fonctions de maire de Beaulieu-lès-Loches. Pour toutes ces raisons, semblerait-il, il signe péremptoirement sa démission le 23 septembre 1792, quelques mois suivant l’exil de son fils, prêtre, en Angleterre.

     Cependant, un second regard sur la situation révèle un autre motif, probablement le principal, qui expliquerait la démission du maire Sigogne. L’examen des délibérations du Conseil municipal de Beaulieu-lès-Loches, en date du 23 septembre 1792, révèle une interprétation plus plausible. Celle-ci permet de conclure que la démission du maire Mandé Sigogne est due plutôt à une controverse au Conseil municipal entourant la contribution foncière dans la commune. En qualité de maire, Mandé aurait voulu manifester son autorité en imposant une taxe égale à tous les citoyens de la commune, y compris aux moins nantis. (Son fils, curé en Acadie au début du XIXe siècle, s’opposait avec véhémence à ce principe d’égalité dans ses paroisses, contre certains paroissiens voulant que tous, riches et pauvres, paient leur part égale pour le soutien de leur curé.) Cette « imposition foncière et mobilière » fut jugée injuste par le Conseil et il en résulta la nomination d’un nouveau commissaire en cette matière. Le conflit entre Mandé, maire, et plusieurs conseillers municipaux sur une affaire aussi fondamentale que celle-là précipitait la démission de celui-ci; son intransigeance eut gain de cause.

     Cette fâcheuse affaire, combinée aux déboires qu’il avait essuyés par rapport à son fils exilé, pesait lourdement sur cet homme qui éprouvait sansdoute une certaine fierté parmi les siens et qui jouissait, comme maire, d’un certain prestige dans sa communauté.

     En février 1794, à peine deux ans suivant sa démission comme maire de Beaulieu-lès-Loches, Mandé dut demander un certificat de civisme à sonConseil municipal. La République lui avait-elle retiré son certificat de civisme? Probable! Car, à compter du 9-10 août 1792, l’Assemblée nationale décrète que tous les citoyens « sont tenus d’exhiber /.../ des certificats de civisme de leurs municipalités respectives; faute de quoi, /.../ il leur sera enjoint de se retirer dans les cantons ou municipalités des lieux où se trouvent leurs principaux domiciles ». Et, quelques jours plus tard, le 15 août, « l’Assemblée nationale décrète que les pères, mères, femmes et enfants des émigrés demeureront consignés dans leurs municipalités respectives, sous la protection de la loi et la surveillance des officiers municipaux, sans la permission desquels ils ne pourront en sortir, sous peine d’arrestation ». Ces décrets précédaient la démission de Mandé comme maire en septembre 1792. L’exil, à l’été 1792, de son fils, Jean Mandé, vicaire réfractaire de Manthelan, avait-il résulté en la perte du certificat de civisme pour l’ancien maire? Quelle qu’en soit la raison, il est évident que Mandé doit obtenir à nouveau son certificat de civisme.

     Durant l’audition en vue de décider de la demande de certificat de civisme de Mandé Sigogne devant le Conseil municipal, l’un des membres de ce Conseil observa avec justesse : que depuis la Révolution le patriotisme du citoyen Sigogne [est] non équivoque, et qu’il a été et est un patriote des plus ardents, et qu’il a mis hors de chez lui [Jean Mandé] ci-devant prestre pour ne pas vouloir prester le serment prescrit par la loi, et qu’il avaitenvoyé son fils le jeune différente fois en la commune de Manthelan où il demeurait pour l’engager et le solliciter à prester ledit serment, et qu’il n’a jamais pu y réussir. 6

     Après délibérations autour de la demande de certificat de civisme par Mandé Sigogne, le Conseil finira par lui accorder à l’unanimité le certificat sollicité. Nous pouvons donc conclure que Mandé demeurait toujours dans les bonnes grâces de la République française naissante.

     Dans tous les documents consultés, rien ne nous porte à croire que Mandé Sigogne n’eût pas, comme enfant, été baptisé et éduqué dans la religion catholique romaine comme la plupart de ses concitoyens de sa commune. Son fils aîné y a été baptisé et a suivi des études avancées pour devenir prêtre catholique romain. Nous présumons que les autres enfants de la famille Sigogne ont vraisemblablement été baptisés, eux aussi, et éduqués dans les rites de l’église catholique paroissiale. À quel moment et pour quelles raisons fondamentales, les sentiments et les convictions de Mandé par rapport à son penchant politico-religieux ont-ils commencé à transmuer en idéologie républicaine? Présentement, nous n’avons rien trouvé qui le préciserait avec assurance.

     Les palinodies politico- religieuses de Mandé Sigogne depuis la Révolution le suivirent jusqu’à sa mort survenue le 16 octobre 1815. Son testament en dit long sur son état d’âme durant ses dernières années sur la terre; son testament est déposé « au nom de l’être suprême, créateur de la nature ». De plus, fidèle à son intransigeance, Mandé stipule dans son dernier testament : « aucun prêtre ne paraîtra à ma sépulture, le civil seul me suffit ». Ce fut le mot de la fin de cet homme, Mandé, qui avait néanmoins mis au monde un fils doué, un clerc profondément fidèle à ses principes religieux, et un missionnaire remarquable par son dévouement résolu et immuable envers les peuples acadien et mi’kmaq. La nouvelle de cette fin irréligieuse de son père ne fit, sans aucun doute, qu’ajouter aux nombreux chagrins qu’éprouvait déjà le missionnaire Jean Mandé en Acadie.
  

     Registre des délibérations du Conseil municipal de Beaulieu-lès-Loches [dorénavant RDCMBL], séance du 23 septembre 1792: « Aujourd’hui vingt-trois septembre mil sept cent quatre-vingt-douze, moi, Sigogne, nommé maire au mois de novembre dernier donne ma démission pure et simple. Beaulieu, le jour et an, Sigogne. Et je consente qu’il en soit nommé un autre quand il plaira à la commune. »

     2 RDCMBL, séance du 13 novembre 1791.

     3 J.B. Duvergier, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements et avis du conseil-d’état, depuis 1788 jusques et y compris 1851, tome quatrième, Paris, A. Guyot et Scribe, 1824, p. 451.

     4 RDCMBL, séance du 23 septembre 1792.

     5 J.B. Duvergier, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements et avis du conseil-d’état, depuis 1788 jusques et y compris 1851, tome quatrième, Paris, A. Guyot et Scribe, 1824, p. 364.

     6 RDCMBL, séance du 17 Pluviose an II (le 5 février 1794).

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.