Les raisons incitant Sigogne à s’exiler, partie 2

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

     Aux yeux des autorités républicaines, le vicaire Sigogne était un « perturbateur de l'ordre public », essentiellement parce qu’il refusait catégoriquement de se soumettre à la Constitution civile du clergé exigée par la République à tous les clercs en France. Il refusera jusqu'à la fin de s'allier aux partisans de la Révolution.

     Dans l'un de ses premiers sermons en Acadie, il expose de façon très détaillée ses réflexions sur les artisans de la Révolution en récriminant contre les « soi-disant réformateurs et législateurs » d'avoir empoisonné le genre humain, d'avoir détruit « cette belle Société de Jésuites », et d'avoir « établi un nouveau système de liberté et d'égalité » :

     Avant le commencement de cette désastreuse Révolution, il régnait en France comme en Angleterre un affreux libertinage, une étrange corruption dans les mœurs et dans la foi qui avaient saisi, gâté et gangréné le cœur de presque toute la jeunesse d'un certain rang et de presque tous les cœurs. Les maximes antisociales, les principes antireligieux, les propositions séduisantes et immorales, libertines, sacrilèges et impies répandus dans les livres des Voltaire, des Rousseau, et autres prétendus sages et soi-disant réformateurs et législateurs du genre humain avaient produit ces pernicieux effets. /…/ Le deuxième coup est la destruction de cette belle Société des Jésuites. Ceux-ci ont été représentés par de puissants sectateurs comme les pestes du genre humain et les ennemis de son bonheur, comme les assassins des rois, comme les usurpateurs de l'autorité des princes et les sectateurs en sont enfin venus à bout, à force de calomnies et de fausses accusations, à intéresser les puissants de la terre de tout parti à détruire les Jésuites et à les faire entièrement disparaître de la surface de la terre. Ils y ont, hélas! trop malheureusement réussi. […] Aux commencements de cette Révolution, le changement, quelques réformes demandées et attendues, nécessaires et désirées, semblaient plaire à toutes les classes de la société. Mais nos prétendus sages, ennemis de tout ordre et de toute société, ainsi que [de] toute religion, avaient excité, fomenté, encouragé cette nouveauté pour mieux faire réussir leurs funestes projets. Ils saisirent évidemment la disposition au changement [pour tout se permettre]. […] Ruses, artifices, stratagèmes, mensonges, calomnies atroces, fausses imputations, complots nocturnes, déguisements, assassinats secrets et publics, pillage des maisons de leurs ennemis, voire meurtres, tout leur a été bon, tout était légitime pour eux pourvu qu'il conduisit à leurs fins.

     Dans ce sermon prêché 11 ans après les débuts en 1789 de la Révolution française, Sigogne en avait encore beaucoup sur le cœur suite au bouleversement dramatique de l’Ancien Régime. Dès le début de son ministère en Acadie, il ne se gênait pas de proclamer haut et fort ses récriminations envers la République et les séquelles désastreuses qui en résultaient, surtout pour lui personnellement. L'expérience ignoble qu'il avait vécue dans sa patrie ne lui permettait pas d'oublier facilement les horreurs que lui et ses compatriotes avaient subies. Malgré tout, sa constance et son attachement résolu à sa foi demeuraient toujours inébranlables. « J'ai eu, ditil, le bonheur de confesser la foi devant les peuples et les Tribunaux et j'ai souffert la perte de tout bien temporel, la privation de mes parents, de mes connaissances, et de mes amis. J'ai, de plus, souffert l'exil pour la foi, gloire et grâces en soient jamais rendues à Dieu. »

     Sa dernière entrée au registre de la paroisse de Manthelan datant du 19 novembre 1791, indique qu'il a persévéré, aussi ouvertement que la loi le lui permettait, dans l'exercice de ses fonctions pastorales de prêtre vicaire presque une année suivant la proclamation en décembre 1790 du Décret relatif au serment, et ce, en dépit des déboires qu'il eut avec le Conseil municipal rapportés dans le compte rendu du 3 juillet 1791. Le 27 mai 1792, un autre décret vient davantage compliquer la vie du jeune vicaire à Manthelan. Selon les registres, il n'est plus officiellement présent à Manthelan depuis le 19 novembre 1791. Pratique-t-il son ministère dans la clandestinité? Nous estimons que c’est effectivement le cas; le récit qu’on fait de son comportement dans le compte rendu du Conseil municipal du 3 juillet 1791 nous convaincrait facilement.

     Quoi qu'il en soit, le Décret sur la déportation des prêtres insermentés, proclamé le 27 mai 1792, resserre davantage le filet astreignant autour des activités du prêtre réfractaire et de sa libertépastorale. Ce décret réglemente la déportation des ecclésiastiques qui aura lieu :

     comme mesure de sûreté publique et de police générale […] considérant que les efforts auxquels se livrent constamment les ecclésiastiques non sermentés [insermentés] pour renverser la Constitution ne permettent pas de supposer à ces ecclésiastiques la volonté de s'unir au pacte social, et que ce serait compromettre le salut public, que de regarder plus longtemps comme membres de la société des hommes qui cherchent évidemment à la dissoudre; considérant que les lois sont sans force contre ces hommes, qui, agissant sur les consciences pour les égarer, dérobent presque toujours leurs manœuvres criminelles aux regards de ceux qui pourraient les faire réprimer et punir.

     Parmi les nombreuses modalités énumérées dans les dix-neuf articles de ce décret, il est clairement démontré comment et dans quels délais les ecclésiastiques insermentés doivent quitter le pays. Ils doivent déclarer devant la municipalité de leur lieu de résidence ou devant le directoire du district dans quel pays étranger ils entendent se retirer et obtenir un passeport bien détaillé. Ceux « contre lesquels la déportation aura été prononcée, qui resteraient dans le royaume après avoir déclaré leur retraite, ou qui rentreraient après leur sortie, seront condamnés à la peine de la détention pendant dix ans ». Il est évident que la situation des clercs insermentés était bien précaire, et ce n’était pas un jeu d’enfant.

     (À suivre la semaine prochaine.)

La présente chronique, et d’autres qui suivront, fait partie d’une série d’instructions ou de sermons présentés par Sigogne à ses paroissiens, une série initiée la semaine dernière dans ces colonnes.

Une des qualités manifestées par Sigogne fut sans doute son habileté à prêcher, pour certains de ses paroissiens, cependant, pendant trop longtemps. Il est vrai que le prédicateur moralisait parfois pendant de très longs moments, désirant convenablement instruire son monde dans la droiture de l’enseignement de l’Église. Naturellement, le contexte au 19e siècle était grandement différent de celui d’aujourd’hui.

Depuis son arrivée en Acadie du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne a maintes fois déploré avec constance l’ignorance parmi son monde. Il a souvent prêché contre ce « vice » pour inciter les siens à s’instruire non seulement des vérités de la foi, mais encore de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, des sujets utiles à leur vie de tous les jours. Nous présentons aujourd’hui, en une première partie de deux chroniques, les efforts de Sigogne envers l’éducation de son monde et ses réalisations pour encourager ses ouailles à s’instruire.

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.