Les raisons ayant poussé Sigogne à s’exiler (partie 3)

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

     Jusqu’à ce que l’Assemblée nationale ait déclaré que la patrie n’est plus en danger, il ne pourra plus être délivré des passeports pour sortir du royaume à aucun citoyen français. Les passeports qui auraient été accordés jusqu’à ce jour pour sortir du royaume, et dont il n’aurait pas été fait usage, sont déclarés nuls. Art. 5. Ceux qui, sans passeports ou en vertu de passeports pris sous des noms supposés, seraient convaincus d’être sortis du royaume, seront réputés émigrés, et comme tels soumis aux dispositions des lois rendues contre les émigrés.

     De plus, l’Assemblée nationale décrète que tous les citoyens « sont tenus d’exhiber /.../ des certificats de civisme de leurs municipalités respectives; faute de quoi, /.../ il leur sera enjoint de se retirer dans les cantons ou municipalités des lieux où se trouvent leurs principaux domiciles ». Et, quelques jours plus tard, le 15 août, « l’Assemblée nationale décrète que les pères, mères, femmes et enfants des émigrés demeureront consignés dans leurs municipalités respectives, sous la protection de la loi et la surveillance des officiers municipaux, sans la permission desquels ils ne pourront en sortir, sous peine d’arrestation ».2

     Nous croyons qu’en raison de ces décrets de l’été 1792, le vicaire Sigogne aurait vraisemblablement vécu en clandestinité depuis novembre 1791, c’est-à-dire depuis la fin de son ministère en la paroisse de Manthelan. Aucun document connu démontre qu’il aurait obtenu de sa municipalité un passeport ou un certificat de civisme, et c’est déjà établi qu’il est demeuré insermenté, et donc rebelle à la loi, pendant cette période.

     Selon Dagnaud, le vicaire Sigogne aurait d’abord reçu un passeport en 1792, de son père, maire de Beaulieu-lès-Loches;3 cela nous paraît invraisemblable puisque selon le décret du 1er février 1792, le passeport est plutôt accordé par la municipalité du lieu de résidence du récipiendaire, donc celle de Manthelan pour le vicaire Sigogne. Lorsque le décret du 27 mai 1792 au sujet de la déportation des prêtres insermentés entra en vigueur, le vicaire dut constater que sa marge de manœuvre devenait de plus en plus restreinte. Il est certain que le risque d’être appréhendé devenait de plus en plus grand pour Sigogne au fur et à mesure que les décrets de l’Assemblée nationale étaient proclamés et qu’ils étaient appliqués dans les lointains cantons de la France. Il ne restait pour Sigogne que peu de solutions, et l’une en particulier, non moins dangereuse, pour échapper aux atrocités et aux contraintes de la Révolution : c’est-à-dire l’exil.

     Il a sans doute réfléchi longuement et sérieusement à cette possibilité, car il en connaissait les conséquences douloureuses : la séparation de ses ouailles, de ses parents et amis, et de sa patrie bien-aimée, l’incertitude d’un pays étranger, le problème de survie dans un pays où l’exercice du sacerdoce en langue étrangère était peu assuré, et quoi encore. L’alternative n’était guère plus attrayante! En dépit de toutes ces réticences, Sigogne choisit durant l’été 1792 de quitter son pays,4 au moins temporairement dans son esprit, pour immigrer en Angleterre,5 et ainsi échapper aux révolutionnaires et au sort malheureux qui guettait ses confrères réfractaires restés en France. D’après les documents retrouvés, nous concluons qu’il ne retourna pas en France après son départ en exil. En 1816, il avoue dans une lettre (voir chronique du 13 décembre 2019) qu’ « il y a plus de 23 ans que je n’ai entendu parlé [de mon frère et de ma sœur]”.6 N’est-ce pas là une indication que depuis 1792, donc depuis plus de 23 ans en 1816, non seulement il n’aurait pas entendu parler de sa famille mais il ne l’aurait pas vue non plus? C’est une déduction plausible. Dans un autre document, celui-ci sans date, une évidence plus concluante encore vient appuyer cette déduction. Il s’agit d’un court sermon où Sigogne réprimande ses paroissiens quant à leurs « démêlés » avec lui, et qu’ils le rendent « la dupe et la victime » de leurs disputes. Il les assure que c’est dans « la plus grande joie » que « l’exercice de son ministère qui lui était rendu [en 1799 et] lui semblait mettre fin à sept ans d’exil qu’il avait souffert pour la foi ». Non seulement cette simple révélation de Sigogne confirme qu’il n’est pas retourné en France depuis son départ en 1792, mais encore elle établit définitivement, à notre avis, qu’il s’est exilé en Angleterre sept ans avant de mettre pied en terre acadienne en 1799. ___________________

     1 J.B. Duvergier, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements et avis du conseil-d’état, depuis 1788 jusques et y compris 1851, tome quatrième, Paris, A. Guyot et Scribe, 1824, p. 65.

     2 Ibid., p. 364.

     3 Pierre-Marie Dagnaud, Les Français du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Le R. P. Jean-Mandé Sigogne, apôtre de la Baie Sainte-Marie et du Cap Sable, 1799-1844, Besançon, Librairie Centrale, 1905, p. 62.

     4 Registre de la fabrique Sainte-Anne-du-Ruisseau, folio 39 ro: Sigogne transcrit dans ce registre une lettre du 22 juin 1836 adressée à l’abbé Coudrin, à Paris, où il avoue: « Je suis un prêtre non assermenté de la Révolution de 92. » Puisque la Révolution française commença en 1789, et que Sigogne ne devait aucunement méconnaître cette date, ne serait-ce pas là un aveu subtil de sa part qu’il est parti de France en 1792? Il est difficile de croire sur cette question à une erreur de la part de Sigogne, car il démontre constamment une régularité dans l’exactitude des dates de sa carrière, et il avait trop intensément vécu la Révolution depuis le début pour s’y tromper de trois ans. Il semblerait donc qu’il se réfère à la date de départ de son pays natal.

     5 Le bill de tolérance, adopté et sanctionné le 10 juin 1791 par le roi d’Angleterre, donnait aux catholiques en Angleterre plus de liberté dans la pratique de leur religion. Bien que plusieurs ecclésiastiques français fuirent à Rome, en Italie, en Suisse, en Allemagne et en Espagne, le plus grand nombre de ceux-ci passèrent en Angleterre; c’est ce pays qui fit les avances les plus spontanées et les plus durables pour attirer et pour accueillir ces proscrits.

     6 Centre d’études acadiennes, Université de Moncton, CN-2-19, lettre du 19 août 1816 de Sigogne à Gallicher, notaire à Beaulieu-lès-Loches.

     7 Centre d’études acadiennes, Université de Moncton, CN-2-60; sermon commençant par les paroles de Mt 12, 25: “Tout royaume divisé contre lui-même ...”, p. 3.

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.