Les qualités humanitaires de Sigogne

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

     Un résultat direct de son refus fut sa fuite éventuelle du sol français afin, probablement, d’échapper à la peine de mort à l’instar de plusieurs autres clercs qui vécurent pendant cette période noire de la France. Selon nos recherches, l’abbé s’est exilé en 1792 vers l’Angleterre où il vécut, bon an mal an, pendant sept ans et d’où il partit en 1799 vers la Nouvelle-Écosse.

     Dans ce pays anglais et protestant, la vie ne fut pas facile pour un prêtre catholique exilé. Il était difficile de pratiquer en toute aisance sa religion catholique et surtout pour Sigogne d’exercer son sacerdoce. Cependant, avec un peu d’aide du pays d’adoption combinée à son initiative créative, Sigogne réussit à se tirer d’affaires.

     Nous vous présentons aujourd’hui une lettre retrouvée aux Westminster Diocesan Archives (Londres, Angleterre)1 et écrite par Sigogne le 19 mars 1799 à Mgr John Douglass, évêque anglais catholique et vicaire apostolique, district de Londres, de 1790 à sa mort en 1812 (https://en.wikipedia.org/wiki/John_Douglass_(bishop). La lettre s’explique assez facilement d’elle-même. Cependant, nous apportons quelques observations qui nous semblent importantes et pertinentes.

     L’abbé avait presque atteint sa 36e année2 lorsqu’il a écrit cette lettre. Il vivait avec des moyens très réduits à Londres depuis sept ans. Son esprit de compassion, sans doute combiné à ses grandes qualités humanitaires, l’a poussé à prendre en charge une orpheline qui n’avait que neuf ans à l’époque. Cela pourrait surprendre... un prêtre catholique célibataire prenant la charge d’une fillette orpheline. Nous pensons aussi, naturellement, à la prise en charge vers 1803 en Nouvelle-Écosse du garçonnet Louis Quentin Bourque (voir ma première chronique dans ù parue le 6 décembre 2019), alors que celui-ci n’avait que trois ans. Effectivement l’abbé possédait une générosité hors du commun et des sentiments paternels que sa vocation sacerdotale brimait quelque peu. À plusieurs reprises, il a manifesté cette générosité dans son ministère pastoral durant les 45 années qu’il a passées parmi les Acadiens et Mi’kmaqs en Nouvelle-Écosse.

     Cela dit, nous pouvons facilement nous figurer la séparation pénible et émouvante de l’abbé d’avec sa protégée alors qu’il se préparait à quitter l’Angleterre. La fillette, devant un avenir incertain en plus d’une autre triste rupture d’avec un parent adoptif, cette fois, voyait l’abbé partir pour un pays lointain, ne sachant si elle le reverrait jamais ni ce qui adviendrait d’elle. Lui, rempli d’affection paternelle pour cet enfant qu’il côtoyait depuis au moins un an et demi, comprenait encore plus qu’elle ce que représentait ce départ. Ni l’un ni l’autre ne connaissait ce que leur réservait l’avenir. Il serait naturel d’imaginer une scène arrosée de pleurs durant cette séparation!

     Un autre passage dans la lettre nous laisse songeur ... « ne pouvant plus garder l’enfant » il est question d’un « contrat d’apprentissage » pour prolonger la formation de couturière de la fillette « chez une personne catholique » ... Fidèle à son sens légaliste (voir dans Le Courrier la chronique no 3 du 20 décembre 2019), Sigogne a rédigé un contrat pour s’assurer du bienfait à long terme de l’enfant pendant son absence. Il remet ensuite en double une copie du contrat à l’évêque du lieu. La procédure ne surprend pas, cependant nous nous demandons si, faisant partie de ce contrat, une somme d’argent était versée à cette « personne catholique » pour assurer le respect de ses obligations. Bien que vraisemblable, aucune preuve n’a encore été trouvée à cet effet. Si, dans des recherches ultérieures, la bourse d’études s’avérait, il serait surprenant de constater le sens parcimonieux de Sigogne qui, malgré un exil difficile en Angleterre, aurait pu réaliser de telles économies, et ce, en quantité suffisante pour contribuer à la formation future de cette fillette.

     Enfin, cette lettre nous révèle l’adresse précise où résidait l’abbé en 1799 à Londres : au no 13, Paradise Row, Rotherhithe, un district résidentiel au sud-est de Londres. C’est dans cette même région, à Deptford, que sont décédés les parents irlandais de la fillette. La seconde adresse mentionnée à la fin de la lettre (c’est-à-dire no 66, Virginia Street) est sans doute celle où Sigogne allait se rendre prochainement pour embarquer le 12 avril 1799 à bord du bâtiment Stag pour traverser l’Atlantique. Il arriva en Nouvelle- Écosse 59 jours plus tard.

     Monseigneur,

     Il y a environ dix-huit mois que je m’étais chargé d’une petite fille de l’âge de neuf ans, sans père, sans mère, enfin sans parents, amis ou biens quelconques. Voyant cet enfant sans ressources, qui était cependant née de parents irlandais catholiques, morts à Deptford, j’ai cru faire une œuvre agréable à Dieu en prenant sur moi le soin de son éducation dans la religion catholique dans l’intention ensuite de la mettre en apprentissage chez quelque couturière (mantua-maker) lorsqu’elle aurait l’âge compétent.

     Aujourd’hui, Monseigneur, on m’envoie missionnaire à la Nouvelle-Écosse, et ainsi ne pouvant plus garder l’enfant, je l’ai mise en apprentissage chez une personne catholique, dont la réputation est bonne, ce que je regarde comme un bonheur pour l’enfant.

     Tous mes arrangements étant pris à ce sujet, je me propose, Monseigneur, vous considérant comme le père des Catholiques, sur tout des orphelins, de faire Votre Grandeur dépositaire du double du contrat d’apprentissage (Indenture). J’ai manifesté mes intentions à la maîtresse de l’enfant.

     Je vous demande humblement pardon de la liber té que je prends, mais je ne connais aucune personne à qui je puisse confier les intérêts d’une pauvre orpheline dont je me considérais comme le père et qui elle-même me regarde comme tel. Je supplie humblement Votre Grandeur d’avoir la bonté de me faire connaître Sa volonté. Je pars incessamment.

     J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect de Votre Grandeur,

     Monseigneur,
     Le très humble et très obéissant serviteur,
     Sigogne, prêtre français.

     No 13 Paradise Row, Rotherhithe

     19 mars 1799

     ou Virginia Street, no 66 si Votre Grandeur ne pouvait m’honorer d’une réponse avant samedi prochain.

     1 Westminster Diocesan Archives (London, England), A//50//VIII/B//no 37, p. 129

     2 Sigogne est né le 6 avril 1763, l’aîné d’une famille de douze enfants.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

     En ce temps-là, l’Église catholique exigeait de ses fidèles une dispense particulière pour un couple voulant se marier canoniquement à un lien de parenté jusqu’au troisième et quatrième degrés. Ces dispenses devaient être obtenues obligatoirement de l’évêque ou en certains cas de son délégué régional. Une dispense pour un lien de parenté au premier degré, cousins germains, était pratiquement impossible à obtenir. Si une personne catholique désirait épouser une personne d’une autre religion, une dispense était également nécessaire pour un mariage consacré par l’Église.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

     Les défis et la charge énorme qu’affronte ce vaillant missionnaire l’accablent. Sigogne est seul dans son réduit et très loin de son évêque de Québec à qui il doit fréquemment demander la permission pour toutes sortes d’irrégularités ministérielles et à qui il doit se rapporter régulièrement au sujet de son administration paroissiale. Il doit transiger et négocier avec ‘des gens difficiles et querelleurs’ ... au sujet de l’emplacement des nouvelles églises, des honoraires promis et impayés par ses paroissiens, du manque de bois de chauffage, etc. De surcroît, il doit composer avec ses problèmes de santé, ce qui n’est pas évident en ces temps-là vu la pénurie de médecins.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

     En février 1800, les habitants de cette même paroisse écrivent à leur évêque, à Québec, le suppliant de prendre une décision quant à l’emplacement d’une nouvelle église pour remplacer celle qui tombe en ruines et qui est, de toute évidence, trop petite pour répondre aux besoins des familles acadiennes se multipliant rapidement.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

     La lettre transcrite ici est conservée aux Archives du Séminaire de Québec (Fonds Verreau 7, no 82). Datée du 15 juin 1799, elle est écrite quelques jours seulement suivant le débarquement à Halifax de l’abbé Sigogne, le 12 juin, après qu’il eut fait une traversée de l’Atlantique, d’une durée de 59 jours. Dans cette première lettre écrite de l’Acadie, Sigogne offre ses vœux au destinataire qui vraisemblablement habite à Annapolis Royal et avec qui il a eu le plaisir de partager quelques repas chez le curé de Saint-Laurent de Beaulieu, diocèse de Tours, en France. Si ce n’eût été des recherches de Dom Guy-M. Oury1, l’identité du destinataire de cette lettre demeurerait inconnue. Car, advenant que le destinataire soit un clerc, il est improbable qu’il y ait eu à Annapolis Royal, anciennement Port Royal, un prêtre français catholique dans cette ville quelque 40 ans suivant la Déportation des Acadiens de cette région. À qui donc Sigogne adresse-t-il cette lettre?

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.

      Heureusement, nous en retrouvons une transcription de la main de Placide Gaudet, ce qui nous permet d’en déchiffrer une bonne partie, mais hélas, pas entièrement, nous laissant sur notre appétit. Cependant, nous apprenons des faits intéressants sur la vie au quotidien de l’abbé Sigogne. D’abord, une lettre de la France en 1816 pouvait prendre jusqu’à cinq mois pour se rendre à destination en Amérique du Nord. Et la réponse d’un continent à l’autre n’était pas toujours assurée. Ensuite, nous apprenons que les nouvelles parvenant de la famille Sigogne en France se faisaient très rares, voire inexistantes, surtout de son père ... suivant le départ de l’abbé du sol français en 1792. Aussi, lorsque la paroisse de Meteghan fut fondée en 1817, son nom patronal était Saint-Mandé. Puis encore, l’abbé nous décrit comment l’autochtone mi’kmaq se déplaçait avec sa famille à travers les forêts. À noter que nos commentaires explicatifs sont en parenthèses dans le texte.