Le mystère de la correspondance du 15 juin 1799

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

     La lettre transcrite ici est conservée aux Archives du Séminaire de Québec (Fonds Verreau 7, no 82). Datée du 15 juin 1799, elle est écrite quelques jours seulement suivant le débarquement à Halifax de l’abbé Sigogne, le 12 juin, après qu’il eut fait une traversée de l’Atlantique, d’une durée de 59 jours. Dans cette première lettre écrite de l’Acadie, Sigogne offre ses vœux au destinataire qui vraisemblablement habite à Annapolis Royal et avec qui il a eu le plaisir de partager quelques repas chez le curé de Saint-Laurent de Beaulieu, diocèse de Tours, en France. Si ce n’eût été des recherches de Dom Guy-M. Oury1, l’identité du destinataire de cette lettre demeurerait inconnue. Car, advenant que le destinataire soit un clerc, il est improbable qu’il y ait eu à Annapolis Royal, anciennement Port Royal, un prêtre français catholique dans cette ville quelque 40 ans suivant la Déportation des Acadiens de cette région. À qui donc Sigogne adresse-t-il cette lettre?

     Une deuxième hypothèse ne peut forcément être écartée, c’est naturellement que le destinataire soit un laïc. Il est en effet plus vraisemblable qu’un Français laïc soit en poste ou de passage à l’ancien Port Royal à cette époque. En fait, l’article de Dom Oury laisse peu de doute que Sigogne écrit cette lettre au chevalier de La Corne, François-Josué. Citant une lettre datée du 11 avril 1796 de l’abbé Saulquin, ancien vicaire à Voucray, France, au chevalier de La Corne, Oury affirme que ce dernier « a lui-même émigré, d’abord pour rejoindre l’armée des Princes, puis pour s’installer provisoirement à Londres puis passer au Canada »2. C’est précisément dans cette même lettre que son auteur, Saulquin, confirme que « M. Sigogne, de Beaulieu et vicaire de Manthelan, a eu l’honneur de manger quelquefois avec vous [de La Corne] chez M. le curé de Saint-Laurent, paroisse de Beaulieu ». Oury a bien raison d’énoncer : « il ne faut pas croire que le petit monde que [Sigogne] a quitté ait été clos sur lui-même »3. Sigogne devait sentir la nostalgie de son pays, ayant passé sept ans d’exil en Angleterre avant de se retrouver sur les côtes lointaines de l’Amérique du Nord. Parmi la correspondance qu’il adresse du port d’Halifax en arrivant en juin 1799, c’est un peu singulier qu’il offre en tout premier lieu son respect à un commensal de son pays natal avant même de témoigner sa déférence à son évêque, ce qu’il effectue trois jours plus tard4.

     Oury affirme dans une correspondance personnelle qu’il nous a adressée le 15 avril 1996 : « Le chevalier de La Corne n’a pas dû venir en Nouvelle-Écosse. Il a débarqué à New York avec l’abbé Desjardins et est rentré à Montréal par l’Hudson et de Champlain. » Pourquoi Sigogne dans sa lettre au chevalier écrit-il donc : « Je m’imagine que je serai peu éloigné d’Annapolis- Royal. »? Naturellement, cette phrase laisserait entendre que Sigogne indique la proximité de son domicile éventuel, i.e. la baie Sainte-Marie, avec Annapolis Royal, le lieu de résidence présumé du destinataire de la lettre. Bien qu’il faille supposer une erreur de la part de Sigogne quant au lieu de résidence du chevalier de La Corne à cette période, la missive s’est évidemment rendue à destination, puisqu’elle se retrouve dans sa forme originale aux Archives du Séminaire de Québec. Comment le chevalier est-il entré en possession de cette lettre? Cela demeure encore mystérieux, cependant l’abbé Verreau, qui a légué le fonds de la famille de La Corne aux Archives du Séminaire de Québec au début du XXe siècle, a indiqué sur une fiche descriptive que la lettre en question est bel et bien adressée au chevalier de La Corne5.

     La lettre suivante, quoique succincte, en dit long au sujet du missionnaire et de son arrivée en Acadie. Elle laisse néanmoins des questions qui piquent la curiosité des chercheurs. C’est pour cette raison que nous vous la présentons aujourd’hui.

     Monsieur,

     Monseigneur l’évêque de Saint-Paul-de-Léon m’ayant envoyé missionnaire parmi les Acadiens, et devenant par là votre voisin, je prends la liberté de vous écrire pour vous of frir mon respect. Je le fais avec d’autant plus de confiance que j’ai eu l’honneur de manger deux ou trois fois avec vous chez monsieur le curé de Saint-Laurent de Beaulieu, diocèse de Tours, et que monsieur le curé de Loches, que j’ai laissé à Londres, m’a promis que dans sa première lettre il vous parlerait de ma venue dans ce pays-ci. Je me trouve ici en quelque sorte curé de deux paroisses qui forment environ deux cents familles, la plus petite des deux est située au Cap-Sable, et l’autre sur la baie Sainte-Marie où je dois faire ma principale résidence. Je m’imagine que je serai peu éloigné d’Annapolis-Royal.

     Permettez-moi, monsieur, d’avoir l’honneur de me dire avec respect,

     Votre très humble et très obéissant serviteur,

     Sigogne, vicaire de Manthelan, diocèse de Tours, aujourd’hui missionnaire dans la Nouvelle- Écosse.

     Halifax, 15 juin 1799.

     1 Voir par ticulièrement Dom Guy-M. Our y, « Quelques témoignages sur les années anglaises du père Sigogne », La Revue de l’Université Sainte-Anne, 1991, pp. 5-12.
     2 Ibid., pp. 8-9.
     3 Ibid., p. 5.
     AAQ, 312 CN, Nouvelle-Écosse, V:25, Sigogne à Denaut, le 18 juin 1799.
     5 Renseignement contenu dans une correspondance personnelle datée du 2 avril 1996, reçue par nous de l’archiviste du Séminaire de Québec, Laurent Tailleur, prêtre.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

     En ce temps-là, l’Église catholique exigeait de ses fidèles une dispense particulière pour un couple voulant se marier canoniquement à un lien de parenté jusqu’au troisième et quatrième degrés. Ces dispenses devaient être obtenues obligatoirement de l’évêque ou en certains cas de son délégué régional. Une dispense pour un lien de parenté au premier degré, cousins germains, était pratiquement impossible à obtenir. Si une personne catholique désirait épouser une personne d’une autre religion, une dispense était également nécessaire pour un mariage consacré par l’Église.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

     Les défis et la charge énorme qu’affronte ce vaillant missionnaire l’accablent. Sigogne est seul dans son réduit et très loin de son évêque de Québec à qui il doit fréquemment demander la permission pour toutes sortes d’irrégularités ministérielles et à qui il doit se rapporter régulièrement au sujet de son administration paroissiale. Il doit transiger et négocier avec ‘des gens difficiles et querelleurs’ ... au sujet de l’emplacement des nouvelles églises, des honoraires promis et impayés par ses paroissiens, du manque de bois de chauffage, etc. De surcroît, il doit composer avec ses problèmes de santé, ce qui n’est pas évident en ces temps-là vu la pénurie de médecins.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

     En février 1800, les habitants de cette même paroisse écrivent à leur évêque, à Québec, le suppliant de prendre une décision quant à l’emplacement d’une nouvelle église pour remplacer celle qui tombe en ruines et qui est, de toute évidence, trop petite pour répondre aux besoins des familles acadiennes se multipliant rapidement.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

     Un résultat direct de son refus fut sa fuite éventuelle du sol français afin, probablement, d’échapper à la peine de mort à l’instar de plusieurs autres clercs qui vécurent pendant cette période noire de la France. Selon nos recherches, l’abbé s’est exilé en 1792 vers l’Angleterre où il vécut, bon an mal an, pendant sept ans et d’où il partit en 1799 vers la Nouvelle-Écosse.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.

      Heureusement, nous en retrouvons une transcription de la main de Placide Gaudet, ce qui nous permet d’en déchiffrer une bonne partie, mais hélas, pas entièrement, nous laissant sur notre appétit. Cependant, nous apprenons des faits intéressants sur la vie au quotidien de l’abbé Sigogne. D’abord, une lettre de la France en 1816 pouvait prendre jusqu’à cinq mois pour se rendre à destination en Amérique du Nord. Et la réponse d’un continent à l’autre n’était pas toujours assurée. Ensuite, nous apprenons que les nouvelles parvenant de la famille Sigogne en France se faisaient très rares, voire inexistantes, surtout de son père ... suivant le départ de l’abbé du sol français en 1792. Aussi, lorsque la paroisse de Meteghan fut fondée en 1817, son nom patronal était Saint-Mandé. Puis encore, l’abbé nous décrit comment l’autochtone mi’kmaq se déplaçait avec sa famille à travers les forêts. À noter que nos commentaires explicatifs sont en parenthèses dans le texte.