Dispenses et mariage entre cousins!

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

     En ce temps-là, l’Église catholique exigeait de ses fidèles une dispense particulière pour un couple voulant se marier canoniquement à un lien de parenté jusqu’au troisième et quatrième degrés. Ces dispenses devaient être obtenues obligatoirement de l’évêque ou en certains cas de son délégué régional. Une dispense pour un lien de parenté au premier degré, cousins germains, était pratiquement impossible à obtenir. Si une personne catholique désirait épouser une personne d’une autre religion, une dispense était également nécessaire pour un mariage consacré par l’Église.

     Il y a deux siècles, la société où vivaient nos ancêtres acadiens était très différente de celle d’aujourd’hui. Les villages étaient souvent éloignés les uns des autres, sans moyen facile de se fréquenter entre familles qui n’avaient aucun lien de parenté, ni de se transporter aisément d’un village à l’autre. Il se trouvait parfois que ces villages au Sud-Ouest de la province avoisinaient des familles ou des communautés anglophones et protestantes. Dans certains cas, les jeunes des deux communautés finissaient cependant par se connaître et se lier d’amitié en vue d’un éventuel mariage mixte. Dans d’autres circonstances, il arrivait que les jeunes se créaient des amitiés avec des membres de familles ayant des liens de parenté trop proches pour se marier. La nature humaine étant ce qu’elle est, tous ces jeunes désiraient naturellement se trouver un partenaire pour fonder leur propre famille. Parfois, au grand dépit de Sigogne et de l’Église, certains jeunes, quoiqu’ils soient proches parents ou non, finissaient par « célébrer la Pâques avant le Carême », selon un euphémisme utilisé par le clergé de l’époque.

     Dans les mots de Sigogne à son évêque en 1802, le récit suivant explique un cas unique, un cas très difficile pour l’époque. Une dispense extraordinaire accordée en ce cas particulier aurait des suites néfastes dans la société en question. Non seulement les deux jeunes étaient-ils cousins germains, mais ils l’étaient doublement, car les parents de ces deux amoureux étaient deux frères et deux sœurs ... On ne pouvait être plus germains en pareille circonstance. Et Sigogne ajoute, ce qui complique davantage la situation, c’est que le couple avait déjà conçu et mis au monde un enfant, une fille de deux mois au moment où Sigogne rédige sa lettre.

     Malheureusement pour Sigogne, plusieurs cas semblables, c’est-à-dire des fréquentations à des degrés interdits par l’Église, survenaient trop souvent sur son terrain pastoral. Il en est question plus d’une fois dans sa correspondance à ses supérieurs.

     Lettre à Mgr Denaut, datée du 15 octobre 1802 :

     [ ... ] Voilà un cas d’une nature toute particulière. [N. N.] et [N. N.]1, cousins germains avec la circonstance de l’être doublement, c’est-à-dire d’être tous deux enfants des deux frères et des deux sœurs aussi mariés cousins germains, ayant eu dans la vue du mariage un commerce dont il est résulté une fille maintenant âgée de plus de deux mois, demandent humblement à Votre Grandeur la dispense pour être unis canoniquement ensemble, contre le vœu de leurs parents qui n’y consentiront que par nécessité, contre le vœu public de toutes les familles de [N. ...] où cet accident est arrivé. Car on craint fort la contagion de l’exemple pour les enfants qu’on ne pourra plus retenir si cette infamie est tolérée et si les parties réussissent dans leur dessein téméraire et scandaleux. Contre mon sentiment à moi qui ai fait ce que j’ai pu pour empêcher un aussi grand scandale et qui voudrais bien en arrêter, ou au moins en modérer les funestes conséquences, étant assuré qu’au moins six autres couples, parents au même degré, la circonstance des pères et des mères mentionnée exceptée, sont disposés à faire la même demande, n’attendant que le moment, et crient tout haut que si on l’accorde à ceux-là, on le refusera bien moins à ceux qui y vont honnêtement, quelques-uns parlent plus mal. Tous ces gens-là, suivant ce que j’en connais, une seule famille exceptée, sont pauvres. La seule raison que je vois pour accorder cette dispense est la crainte que les parties ne quittent la religion catholique et ne donnent le scandale de s’aller mettre ensemble devant un Juge de paix anglais et ne vivent ainsi au grand préjudice de leur âme, si on leur refuse leur demande. Et en outre, l’état malheureux de l’infor tunée victime de cette aventure, quant à l’enfant, personne ne s’étant trouvé pour en être le parrain, j’ai bien voulu la tenir au baptême et je suis disposé de l’entretenir dans son bas âge plutôt que de voir que son état pût être une raison de dispenser en ce cas, vu les grands inconvénients qui résulteraient infailliblement pour les bonnes mœurs ici d’une pareille condescendance. Quant à l’autre raison, que si leur foi est assez faible pour céder à leur passion, je dirai avec Tertullien « ce n’est qu’un têtu que le vent emporte de l’aire, y laissant le bon grain »; d’ailleurs, il n’est pas certain qu’ils soient assez aveugles pour le faire. Leur crime est notoire et publiquement avoué. Je serais disposé à leur imposer une pénitence publique, je crois ce moyen nécessaire pour arrêter le vice. J’attends sur ce point les avis et les ordres de Votre Grandeur.[ ... ]

     1 Les noms du couple sont identifiés à l’évêque dans cette lettre, mais, par discrétion et respect envers les descendants de ce couple, nous ne les identifions pas dans la transcription. Il en va de même pour le nom du lieu plus loin dans la même lettre.

    2 Archives de l’archevêché de Québec, 312 CN, N.-É. V:41, lettre du 15 octobre 1802 à Denaut, p. 4.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

     Les défis et la charge énorme qu’affronte ce vaillant missionnaire l’accablent. Sigogne est seul dans son réduit et très loin de son évêque de Québec à qui il doit fréquemment demander la permission pour toutes sortes d’irrégularités ministérielles et à qui il doit se rapporter régulièrement au sujet de son administration paroissiale. Il doit transiger et négocier avec ‘des gens difficiles et querelleurs’ ... au sujet de l’emplacement des nouvelles églises, des honoraires promis et impayés par ses paroissiens, du manque de bois de chauffage, etc. De surcroît, il doit composer avec ses problèmes de santé, ce qui n’est pas évident en ces temps-là vu la pénurie de médecins.

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

     En février 1800, les habitants de cette même paroisse écrivent à leur évêque, à Québec, le suppliant de prendre une décision quant à l’emplacement d’une nouvelle église pour remplacer celle qui tombe en ruines et qui est, de toute évidence, trop petite pour répondre aux besoins des familles acadiennes se multipliant rapidement.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

     Un résultat direct de son refus fut sa fuite éventuelle du sol français afin, probablement, d’échapper à la peine de mort à l’instar de plusieurs autres clercs qui vécurent pendant cette période noire de la France. Selon nos recherches, l’abbé s’est exilé en 1792 vers l’Angleterre où il vécut, bon an mal an, pendant sept ans et d’où il partit en 1799 vers la Nouvelle-Écosse.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

     La lettre transcrite ici est conservée aux Archives du Séminaire de Québec (Fonds Verreau 7, no 82). Datée du 15 juin 1799, elle est écrite quelques jours seulement suivant le débarquement à Halifax de l’abbé Sigogne, le 12 juin, après qu’il eut fait une traversée de l’Atlantique, d’une durée de 59 jours. Dans cette première lettre écrite de l’Acadie, Sigogne offre ses vœux au destinataire qui vraisemblablement habite à Annapolis Royal et avec qui il a eu le plaisir de partager quelques repas chez le curé de Saint-Laurent de Beaulieu, diocèse de Tours, en France. Si ce n’eût été des recherches de Dom Guy-M. Oury1, l’identité du destinataire de cette lettre demeurerait inconnue. Car, advenant que le destinataire soit un clerc, il est improbable qu’il y ait eu à Annapolis Royal, anciennement Port Royal, un prêtre français catholique dans cette ville quelque 40 ans suivant la Déportation des Acadiens de cette région. À qui donc Sigogne adresse-t-il cette lettre?

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.

      Heureusement, nous en retrouvons une transcription de la main de Placide Gaudet, ce qui nous permet d’en déchiffrer une bonne partie, mais hélas, pas entièrement, nous laissant sur notre appétit. Cependant, nous apprenons des faits intéressants sur la vie au quotidien de l’abbé Sigogne. D’abord, une lettre de la France en 1816 pouvait prendre jusqu’à cinq mois pour se rendre à destination en Amérique du Nord. Et la réponse d’un continent à l’autre n’était pas toujours assurée. Ensuite, nous apprenons que les nouvelles parvenant de la famille Sigogne en France se faisaient très rares, voire inexistantes, surtout de son père ... suivant le départ de l’abbé du sol français en 1792. Aussi, lorsque la paroisse de Meteghan fut fondée en 1817, son nom patronal était Saint-Mandé. Puis encore, l’abbé nous décrit comment l’autochtone mi’kmaq se déplaçait avec sa famille à travers les forêts. À noter que nos commentaires explicatifs sont en parenthèses dans le texte.