Peinture de l’abbé Sigogne par le père Maurice LeBlanc.
Peinture de l’abbé Sigogne par le père Maurice LeBlanc.

Chronique de la cigogne!

Gérald C. Boudreau
La présente chronique, et d’autres qui suivront, fait partie d’une série d’instructions ou de sermons présentés par Sigogne à ses paroissiens, une série initiée la semaine dernière dans ces colonnes.

Nous rappelons que le but de présenter aux lecteurs ces instructions ou sermons de Sigogne n’est pas de passer un jugement sur le comportement de nos ancêtres à l’époque. Nous préférons laisser Sigogne faire cela. Cependant, nous maintenons que ces écrits de Sigogne jette une lumière, peut-être unique sinon rare, sur la vie sociale et religieuse de nos ancêtres en ce 19e siècle. Sigogne était un prêtre éduqué et intelligent. Nous sommes convaincu que, selon les sources à sa disposition, il avait les renseignements corrects sur les activités de sa communauté pour s’exprimer ainsi en chaire. Sigogne exagérait-il la situation au sujet de son monde pour se prononcer ainsi avec autant d’assurance? Nous croyons qu’il était bien renseigné des mœurs de ses fidèles.


Durant son ministère exercé auprès de nos ancêtres acadiens, Sigogne a souvent condamné, sans relâche et avec véhémence, l’ivrognerie et la fréquentation libertine des cabarets, entre autres. Dans le langage de l’époque, et dans l’esprit du prédicateur, le mot ‘cabaret’ se référait à un établissement où était servie, légalement ou autrement, de la boisson alcoolisée. Quant aux établissements qui servaient de ces boissons illégalement, ils étaient, selon notre interprétation, des trafiquants d’alcool ou en anglais, dans le langage courant du peuple encore aujourd’hui, des ‘bootleggers’. Nous nous étonnons de constater, dans cette communauté plutôt primaire et récemment établie suivant la Déportation, la présence de différents établissements faisant la vente d’alcool à ces pauvres Acadiens. Nous pouvons difficilement imaginer ce genre de commerce chez ceux-là qui, vraisemblablement, possédait peu d’argent sonnant.


Sigogne proscrit à ses paroissiens, et en particulier aux jeunes, les abus de la boisson et, à plus forte raison, durant les jours de fête religieuse. Cette intempérance, d’après le prédicateur, était en grande partie la principale cause d’abus dans d’autres domaines du comportement social et moral de ses fidèles, surtout en ce qui regardait les libertés prises par les jeunes dans leurs fréquentations avec le sexe opposé. Selon les manuscrits suivants de Sigogne, il existait dans cette région peu développée du point de vue socio-économique, des cabarets où le commerce de la boisson était autorisé. Il y avait aussi des lieux non autorisés qui en vendaient néanmoins « à cache-pot », donc en contrebandiers. C’étaient particulièrement ces lieux de débauche que Sigogne attaquait avec une colère fougueuse, car il ne pouvait supporter les ravages immoraux et démoniaques de cette eau-de-vie.


Deux sermons traitant spécialement de l’intempérance et de ses conséquences nocives sont présentés dans ces colonnes. Le premier, aujourd’hui, est prêché peu de temps après l’arrivée de Sigogne en Acadie, vers 1802, tandis que le deuxième est prononcé plus tard en 1808, ce dernier étant publié ultérieurement dans ces colonnes.


Dans le sermon de 1802, Sigogne avertit d’abord ses paroissiens des châtiments de Dieu qui se venge de leurs mauvaises mœurs. Il interdit la danse, la boisson, et les rassemblements déréglés le Mardi gras et durant les jours de carnaval qui le précèdent. Il remplacera ces jours de divertissement accoutumé et traditionnel des Acadiens par l’office des Quarante-Heures qu’il explique brièvement et qu’il soumet au peuple pour détourner de celui-ci la vengeance de Dieu coléreux.


Si la pandémie actuelle de la Covid-19 s’était produite à l’époque de Sigogne, nous serions porté à croire qu’il aurait certainement attribué sa cause au Dieu vengeur des actes ‘criminels’ de son monde. Autre temps, autres mœurs! Le Dieu que Sigogne présente dans ce sermon en est un coléreux et vengeur, opposé au Dieu aimant des Évangiles. C’était dans l’esprit du temps. 


Le manuscrit est conservé aux Archives nationales, Ottawa, Fonds Sigogne, MG 23, C-10, vol. 2, pages 168-171, pagination de l’archiviste entre crochets […].


Mœurs corrompues1 


Les guerres, les pestes, les famines (les mortalités qui les accompagnent et les suivent toujours) et la stérilité de la terre, la sécheresse, les pluies excessives, les tremblements de terre, les maladies et les fléaux de toute espèce suivant la doctrine de la révélation contenue dans l’Écriture et l’Évangile, et suivant la foi et l’enseignement de l’Église sont dans les mains de Dieu, des instruments qu’il s’est réservés en les envoyant pour punir les péchés et les crimes de la race ingrate et coupable des hommes incrédules et pervertis, et pour les ramener à leur devoir et ainsi les ramener à lui comme un tendre père qui châtie un enfant indocile et mutin pour l’obliger à rentrer dans son devoir et à reconnaître une autorité qui vient de la nature.


Tous ces fléaux qui sont réellement des misères humaines très affligeantes et très déplorables sont les suites du péché originel. Toute chair avait corrompu la voie, dit l’Écriture, et Dieu dans sa colère envoya un déluge qui, inondant la terre, en fit périr tous les habitants à l’exception du juste Noé et de sa famille. Les châtiments exercés sur Sodome et Gomorrhe, sur les Égyptiens, sur les villes de Tyr et de Sidon, sur la grande ville de Ninive, sur les tribus de Juda et d’Israël et mille autres exemples semblables qui se rencontrent dans l’Ancien Testament, et surtout dans les prophètes, en sont les preuves les plus évidentes.


Aujourd’hui, parmi nous, un de ces fléaux, l’instrument des vengeances du Tout-puissant, éclate visiblement sur nous et on dirait qu’en un sens bien marqué vous y êtes insensibles. À en voir agir un grand nombre on ne peut s’empêcher de penser qu’ils se croient exempts des coups dont Dieu frappe leurs voisins, leurs amis, leurs parents. Ah, peuple incrédule et insensible aux châtiments! Ah, enfants rebelles! Outre un père irrité, votre peu de piété et votre ignorance des vrais principes de la religion vous font imaginer que ce sont des effets purement naturels sans aucun dessein, n’ayant que le hasard des temps pour cause et pour principe. Détrompez-vous; ce sont des effets naturels, je l’avoue, mais ils sont dans l’ordre de la providence envoyés et causés par celui qui a tout créé, tout établi, qui conduit tout et règle tout.


Dès l’été dernier, le châtiment a éclaté en anéantissant pour ainsi dire vos moissons entières. Ô race insensible! Ô cœurs durs et pervers! Ô têtes endurcies comme les Juifs! Vous vous montrez insensibles à ces plaies2; je le répète, vous les voyez, vous les sentez, vous y pensez même. Quelques moments de réflexion de temps à autre vous les font craindre et reconnaître. Mais la folie, la dissipation, le libertinage, l’habitude du péché, l’inclination au vice vous les font bientôt oublier. À voir et entendre vos actions et vos paroles, on se trouve en peine de prononcer un doute. Si vous voyez le malheur qui vous afflige, et même par une contradiction frappante d’œuvres et de discours, on dirait que vous vous en moquez et que celui qui vous frappe est un sujet de dérision. Vous avez senti la main de Dieu, car aussitôt que vous avez craint pour vous-mêmes, vous qui êtes encore saints, vous avez fait et fait faire des prières, fait offrir des sacrifices à Dieu pour apaiser sa colère, implorer sa miséricorde et détourner de dessus vos têtes coupables, les fléaux qui les menacent.


[169] Mais croyant après cela avoir tout fait, vous vous êtes peu inquiétés du reste ; vos péchés, vos folies, le libertinage qui règne parmi votre jeunesse, vos jeux, la dissipation étonnante d’un grand nombre, l’ivrognerie de beaucoup ont occasionné, attiré, aggravé ces châtiments. Et néanmoins, quoique le glaive du Seigneur sévisse encore sur vous, loin de fuir le mal vous vous y laissez lâchement entraîner. En avez-vous été plus sobres? Au contraire, l’ivrognerie et la fréquentation libertine des cabarets maudits se sont accrues et multipliées à votre honte et au dam de vos âmes. On voit vos jeunes gens se livrer comme auparavant, malgré leurs promesses lorsqu’ils ont été admis à la réception du plus auguste des sacrements, aux danses et aux autres occasions de péchés qui en ont tant perdu et en perdront toujours. Vous voulez apaiser Dieu et vous l’irritez sans cesse en violant ses commandements; vous le priez, vous implorez sa clémence, vous vous prosternez devant lui dans son temple, mais ce n’est que pour mieux le braver ensuite en continuant dans vos habitudes corrompues. C’est le changement du cœur qui plaît à Dieu; si vos sacrifices, vos prières, vos adorations ne sont accompagnés d’un retour sincère vers Dieu, d’un véritable repentir de vos fautes, d’une ferme résolution de les éviter à l’avenir, ce n’est plus qu’un jeu que vos prières. Elles sont de véritables insultes à la clémence et à la justice de Dieu, une provocation de sa colère et un mépris de sa providence. Dieu n’a nullement besoin de vos hommages, de vos sacrifices, de vos adorations, de vos prières; ces choses n’ajoutent rien à sa gloire, à sa grandeur, à son éternité, à sa puissance, à son bonheur. Il est puissant sans vous, il est grand, saint, juste, éternel et parfait, indépendamment des créatures; il est heureux et souverainement heureux sans elles et sans leurs adorations. Ces choses lui sont dues de notre part par reconnaissance, par devoir et par nécessité pour nous. Souvenons-nous que nous sommes chrétiens et lorsque la main de Dieu nous afflige, souvenons-nous que s’il nous châtie en cette vie, c’est par un effet de sa miséricorde. C’est pour nous guérir de l’attachement que nous avons au mal et nous ramener à lui en nous apprenant par là qu’il est notre force, notre santé et notre salut. Négliger les remèdes et les secours humains contre tous les maux temporels, c’est tenter Dieu.


D’un autre côté, ne compter que sur les moyens de la faible prudence humaine sans avoir recours à lui par la prière, le changement de vie et la pénitence, c’est refuser de reconnaître que nous sommes des créatures, l’œuvre de ses mains, et que comme tels nous dépendons de lui; c’est nous priver nous-mêmes de la bénédiction qui seule peut faire réussir ses moyens naturels. Notre devoir donc, ô chrétiens! en implorant la miséricorde de Dieu, est de commencer par [170] renoncer au péché comme au plus grand de tous les maux, la cause de tous les châtiments dont Dieu nous visite, persuadés que nous devons être que le péché est un désordre et un mal d’un ordre infiniment supérieur à toutes les autres calamités de sorte qu’en effet, c’est le seul mal que nous devons craindre dans la réalité puisqu’il est la cause et l’occasion de tous les autres maux. Pouvons-nous espérer, ô chrétiens! que Dieu vous bénira, vous aimera, vous écoutera et vous accordera l’effet de vos demandes et de vos prières lorsque vous ferez régner le péché dans vos cœurs et que le démon sera ainsi le maître et comme l’objet de vos actions? Il n’y a aucune proportion ni aucune communication entre Jésus Christ et le démon; là où règne Satan, là où le monde prévaut, là où les passions et les vanités et les folies du monde triomphent pour ainsi dire, Dieu et Jésus Christ, son fils, ne règnent point. Sa grâce et ses bénédictions n’y trouvent plus de place. Ceux, dit saint Pierre Chrysologue, qui se livrent aux divertissements et aux folies du monde, leur portion sera avec le diable et le monde, et non avec Jésus Christ et ses saints. Êtes-vous créés pour danser, êtes-vous baptisés pour oublier Dieu et vous livrer au libertinage? Vivez-vous pour vous livrer à l’impudicité, à l’ivrognerie, au désordre, et au libertinage de toute espèce? Non assurément chrétiens, vous le savez et vous rougiriez de le nier, et cependant vous vivez comme si vous étiez créés uniquement pour ces vanités et ces folies. Je ferais insulte à votre religion et à vos sentiments si j’avançais que vous ignorez les principes et votre devoir sur ce point. Mais, ô chrétiens! si vous connaissez vos obligations et les commandements de Dieu et que vous fassiez le contraire de ce que vous devez faire, n’en êtes-vous pas plus criminels et plus dignes de châtiments dans ce temps de misère et de calamité?


Comme pasteur, je suis obligé de m’opposer de toutes mes forces au torrent du vice qui nous inonde, et de pleurer, jeûner et prier entre le temple et l’autel. Et pour cela, ô chrétiens!, au nom de Jésus Christ et de son Église, je vous défends tout désordre et toute folie en ces jours de pénitence dont le monde a coutume de faire des jours de folie et de libertinage. Je défends la fréquentation des cabarets et toute ivrognerie, toute danse. Je vous permets seulement de faire en famille ou entre voisins [171] un repas sobre où doivent régner l’amitié, la cordialité et la charité le dimanche qui précède le commencement du carême, pourvu qu’il n’y règne aucun jeu, aucune danse, aucune ivrognerie, afin que par cette retenue nous tâchions de fléchir la colère de Dieu et de détourner les fléaux de la vengeance divine qui nous afflige visiblement. Et à cette mortification des sens et à cette privation de folies accoutumées, nous joindrons la prière et les bonnes œuvres. Et à cette fin les trois jours qui précèdent le mercredi des cendres, jours qu’on nomme vulgairement et mondainement carnaval, jours tout à fait indignes des chrétiens, tenant leur origine des folies et des bacchanales et orgies des païens, ces trois jours, dis-je, nous ferons les prières des quarante heures, prières que j’ai vu faire en plusieurs églises en France en ces jours de débauches et dans les calamités publiques par l’ordre des évêques, prières dont il est parlé dans le rituel de ce diocèse d’où je conclus qu’elles y sont connues et pratiquées. Si j’avais réussi dans l’établissement d’une confrairie3 du Saint-Sacrement, j’eusse avec l’autorité de Monseigneur l’évêque de Québec établi ces prières annuellement. Ces trois jours dénommés pour réprimer ou au moins arrêter en partie le libertinage où on se livre de gaieté de cœur, ces jours maudits de Dieu et de son Église, jours du démon et du monde qui se préparent à la pénitence par l’intempérance et la débauche, qui voulant fléchir la colère de Dieu, la provoque davantage. Ces prières consistent ordinairement dans l’exposition du Saint-Sacrement durant environ quarante heures pendant trois jours d’où leur vient leur nom. Et dans les offices accoutumés de l’Église avec l’instruction et le salut et la bénédiction du Saint-Sacrement, cette cérémonie a été établie pour réparer par l’adoration continuelle des fidèles qui viennent à l’église, les insultes des libertins et des impies envers la religion de Jésus Christ et les sacrements, surtout celui de la Sainte Eucharistie, et pour implorer la miséricorde de Dieu et fléchir sa colère. J’espère que vous vous rendrez exactement à l’église ces trois jours, chacun votre tour et que je verrai au moins une fois du monde de tous les quartiers même des plus éloignés. Donnez à cette œuvre de salut et de religion ce que vous donneriez au libertinage et au divertissement, et j’espère que Dieu l’aura pour agréable et nous sera propice et que, faisant succéder sa miséricorde à sa vengeance, il nous rendra la santé de nos corps en rétablissant la salubrité de l’âme et nous accordera sa bénédiction.


Références


1Ce titre est de nous, et non dans le texte original.

2 Ce terme « plaies » doit être compris dans son sens vieilli de fléaux.

3Écrit ici à l’ancienne, ce mot confrairie qui s’écrit aujourd’hui confrérie désigne une « congrégation ou société de plusieurs personnes pieuses, établie dans quelque église en l'honneur d›un mystère ou d'un saint, que ces personnes honorent particulièrement ».