Autres temps, autres mœurs!

En 2020, les habitants de la paroisse Sainte-Marie, Pointe-de-l’Église, Nouvelle-Écosse, sont aux prises avec l’état de leur église qui a grandement besoin de réparations coûteuses et qui est trop spacieuse pour le nombre déclinant de fidèles qui la fréquentent.

     En février 1800, les habitants de cette même paroisse écrivent à leur évêque, à Québec, le suppliant de prendre une décision quant à l’emplacement d’une nouvelle église pour remplacer celle qui tombe en ruines et qui est, de toute évidence, trop petite pour répondre aux besoins des familles acadiennes se multipliant rapidement.

     Cette lettre signée par des chefs de familles acadiennes comprend plusieurs points historiques intéressants, et elle mériterait de nombreux commentaires et observations historiques. Nous nous permettons de faire principalement deux observations, mais nous y reviendrons sûrement dans des chroniques ultérieures.

     Le premier constat qui nous intéresse est l’énorme croissance démographique de la Baie Sainte-Marie à la fin du XVIIIe siècle. En 1786, environ 60 familles vivaient à la Baie Sainte-Marie et en 1800 le nombre de familles avait doublé, statistique corroborée par l’abbé Sigogne dans une autre lettre. En 14 ans, la croissance des familles avait augmenté de 100 %, ce qui représente une moyenne annuelle de 7,14 %.

     Par comparaison, depuis 15 ans, le Canada aujourd’hui en 2020 connaît une forte croissance démographique, la plus forte des pays industrialisés du G7. La croissance moyenne annuelle est de 1 %, nous apprend le dernier recensement de Statistique Canada en 2016, une réduction remarquable par rapport à la période du début du XIXe siècle.

     À l’époque, entre 1786 et 1800, il y avait sans doute quelques familles d’immigrants qui s’établissaient à la Baie. Nous croyons cependant que l’augmentation accrue de la population relevait surtout de jeunes foyers qui engendraient de nombreux enfants, et possiblement un taux de mortalité enfantine peu élevé, comme c’était le cas avant la Déportation de 1755.

     L ’autre constat qui frappe particulièrement, c’est la foi profonde des habitants qui se traduit par une dévotion fervente. Imaginons en ce temps-là une région rurale et côtière, inculte et sauvage en pleine forêt ... sans chemin établi avec peu, voire pas, d’infrastructures. En plus, ces Acadiens devaient travailler manuellement à leur subsistance : une ferme familiale, des animaux domestiques, ils devaient se nourrir et se vêtir en toutes saisons. Malgré le train domestique astreignant, ils obéissaient fidèlement au premier précepte de l’Église : « Les dimanches et les autres jours de fête de précepte, les fidèles sont tenus par l’obligation de participer à la Sainte Messe et de s’abstenir des œuvres serviles. »

     La lettre du 9 février 1800 nous informe que : « pour venir à l’église il ... faut trois jours, car il faut partir la veille du dimanche ou de la fête pour assister aux offices et satisfaire aux préceptes de l’Église, ... ils ne peuvent arriver chez eux que le lendemain. » Nos ancêtres acadiens consacraient trois jours sur sept au salut de leur âme ; ils se déplaçaient, souvent à pieds, sur de longues distances pour obéir aux préceptes de l’Église, en plus de s’abstenir de travailler le dimanche. Qui s’occupait des animaux et autres besognes domestiques ces jours-là? C’était sûrement un fardeau énorme à supporter pour ces habitants dans leur pèlerinage hebdomadaire, mais également pour leurs compatriotes qui les accueillaient dans les environs de l’église.

     À Monseigneur, Évêque de Québec
     Sainte-Marie, ce 9 février 1800

     Monseigneur,

     Il s’est élevé entre nous habitants catholiques français de la paroisse Sainte-Marie, ville de Clare, une difficulté concernant la situation de notre église dont nous soumettons la décision à Votre Grandeur et promettons de nous soumettre respectueusement à Son Jugement.

     Notre paroisse est toute sur une ligne le long d’une baie occupant environ 30 ou 32 milles de terrain sur la longueur. L’église est bâtie sur une pièce de terre laissée pour cela par le Grand Voyer des Eaux et Forêts (Surveyor General) de ce pays. Feu Mr Bourg étant missionnaire de ces cantons, nous avions une chapelle située presqu’au haut de notre établissement (nous étions pour lors peu nombreux), mais nos familles s’étant multipliées, il arriva qu’une grande partie de nous se trouva trop éloignée de cette chapelle et ne pouvait commodément s’y rendre. En considération de cela, en 1786, Mr Bourg nous permit de bâtir une église sur le terrain laissé à ce dessein, et nous bâtîmes pour lors celle que nous avons aujourd’hui avec un presbytère et démolîmes l’ancienne, ce qui fut fait d’un commun accord, car par là elle se trouvait beaucoup plus rapprochée du milieu.

     Nous pouvions être pour lors au nombre d’environ 60 familles, les plus éloignées n’étaient au plus qu’à 10 ou 11 milles de distance; aujourd’hui nos familles sont au double plus nombreuses et la plus grande partie des nouvelles s’est fixée au-dessous de l’église vers l’entrée de la baie de sorte que l’extrémité méridionale de notre établissement se trouve à la distance d’environ 22 milles de l’église, tandis que l’autre côté n’en est qu’à neuf, et le gros des habitants qui sont au-dessous est établi depuis 4 jusqu’à 15 milles environ, et le gros des habitants de l’autre extrémité n’en est pas éloigné de plus de six milles et il y a encore peu de monde aux deux bouts et nous ne prétendons pas les considérer.

     Aujourd’hui, l’église bâtie en 1786 n’étant pas en état de nous contenir et d’ailleurs menaçant ruine, nous sommes dans la nécessité d’en ériger une plus spacieuse, et meilleure, et comme la vieille se trouve située trop proche de la mer qui, en cer taines saisons et par certains vents, trouble par son bruit le prêtre et le pénitent à la confession, il faudrait la rétablir dans un endroit plus convenable sur la même terre.

     Ceux d’entre nous qui demeurent au-dessous et se trouvent plus éloignés demandent qu’on bâtisse plus près d’eux, représentant que pour venir à l’église il leur faut trois jours, car il faut partir la veille du dimanche ou de la fête pour assister aux offices et satisfaire aux préceptes de l’Église, les choses dans l’état où elles sont, et qu’ils ne peuvent arriver chez eux que le lendemain, qu’il ne leur est pas possible non plus d’envoyer leurs enfants au catéchisme qu’en les mettant en pension auprès de l’église, ce qui est un grand inconvénient pour de grosses familles qui ne sont pas riches. Autre incommodité c’est que l’église où elle est aujourd’hui se trouvant for t éloignée de voisins, on ne peut se mettre à couvert contre le mauvais temps ou la rigueur de la saison lorsqu’on arrive de loin mouillé ou transi de froid. Qu’ils offrent à leur frais environ 3 milles plus près d’eux dans une situation convenable et proche de voisins, dix arpents de terre qu’ils consentent de réunir avec les 140 qu’on dit avait avoir été laissés pour l’église; si toutefois on obtenait pour la dite terre une assurance de la part du gouverneur, qu’à tout événement puisqu’il faut déplacer l’église avec le presbytère, il est aussi aisé de les rebâtir à trois milles d’où ils sont aujourd’hui, que sur la terre où ils se trouvent.

     Ceux qui demeurent du côté opposé disent que l’église ayant été placée d’un commun consentement où elle est, on ne doit pas y revenir, qu’ayant déjà une fois rapproché l’église en faveur de ceux d’en bas, il leur paraît dur d’être encore obligés de la changer, que s’il faut toujours déplacer l’église en proportion de la distance des jeunes gens qui s’établiront plus bas que le gros des habitants qui sont établis aujourd’hui, ce sera encore à recommencer bientôt ... que le rapprochement qu’ils demandent, qui à la vérité met l’église au milieu du nombre des habitants, sans néanmoins la placer au milieu du terrain n’est pas si considérable, ... que bientôt les familles se multiplieront et que pour lors, les nouveaux établis pourraient avoir une église chez eux.

     Tel est, Monseigneur, la nature de notre dif férend pour la décision duquel nous nous soumettons absolument à la justice de Votre Grandeur, ayant l’honneur d’être avec le plus profond respect,

     Monseigneur,

     Vos très humbles et très obéissants serviteurs,

     Amable Doucet (signé)
     Hilarion X Therriau
     Amand X Lanoue
     Jean Baptiste X Maillet
     Armand X Robichaud
     Jean Baptiste X Saulnier

     (autorisés à cet effet par un acte particulier signé par tous les habitants de la Baie Sainte-Marie le 27 janvier 1800, en présence du révérend M. Sigogne, prêtre.)1

     1 Registre de fabrique de la Paroisse de la Baye Ste-Marie, anglicisée Clare, Diocèse de Québec, 1799 à 1811, folios 4, recto verso, et 5.

En première partie sur le thème de Sigogne, bâtisseur d’églises, nous avons vu comment il avait négocié avec ses paroissiens la construction de ses premières églises et comment il avait insisté sur des règlements pour maintenir l’ordre dans ses églises.

En arrivant en Acadie, c’est à dire, le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne ne tarde pas à renseigner son évêque à Québec sur l’état physique des églises dans ses deux grandes paroisses. « Il y a une église et un presbytère dans les deux endroits [Sainte-Anne-du-Ruisseau et Pointe-de-l’Église], mais les églises doivent être incessamment rebâties, » lui écrit-il en 1800.1

Les tractations entre Mgr Denaut, Mgr de la Marche et Sigogne (partie 3) Nous terminons ici les deux dernières chroniques au sujet des démarches insistantes des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse auprès des autorités religieuses et civiles. Insatisfaits de leurs pasteurs et négligés des autorités religieuses, ils sollicitaient un prêtre de langue française voulant demeurer à long terme avec eux.

Nous présentons dans cette chronique le père de la famille Sigogne, Mandé, qui est en quelque sorte un personnage énigmatique dont l’idéologie diffère grandement de celle de son fils aîné, Jean Mandé. Comme adulte, Mandé est devenu un fonctionnaire public dans sa commune française et il se montre passablement intransigeant dans ses idées et son comportement.

Dans le Décret relatif aux passeports proclamé le 1er février 1792,(1) il est stipulé que « toute personne qui voudra voyager dans le royaume » ou qui voudra sortir du royaume sera tenue de se munir d’un passeport octroyé individuellement et signé exclusivement par le maire ou un autre officier municipal, par le secrétaire-greffier et par l’individu. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 1792, un autre décret sur le même sujet ajoute encore :

À compter du 9-10 août 1792, l'Assemblée Notre dernière chronique (voir le 27 mars 2020) rapportait les différentes idéologies qui séparaient le père, Mandé Sigogne, et son fils, le vicaire de Manthelan, et les conflits entre père et fils que celles-ci occasionnaient.

Sigogne a complété ses études théologiques à Tours, en France, où il fut ordonné prêtre en 1787 au service du diocèse du même nom. Il fut aussitôt nommé vicaire de la commune Manthelan, sous l’autorité du curé LeBen. Rien de très par ticulier n’est rappor té à propos de son ministère à partir de son affectation jusqu’à la mainmise des Républicains sur l’État et leur empiètement sur l’autorité religieuse en France.

Suivant la monographie de Dagnaud (1) (voir chronique du 13 mars 2020), peu de nouvelles données sur la vie de Sigogne ont été révélées dans les nombreux écrits qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ces articles ont soit repris les faits connus sur Sigogne, soit exposé une nouvelle interprétation ou une nouvelle perspective de sa vie à la lumière de publications déjà parues.

Faisant suite à nos plus récentes chroniques, nous ne pouvons passer sous silence l’auteur qui a marqué de façon brillante la période de Sigogne dans une monographie. En 1905, le deuxième supérieur du Collège Sainte-Anne à l’époque, et curé de la paroisse Sainte-Marie de 1899 à 1908, Pierre-Marie Dagnaud, Français et prêtre eudiste, publie l’œuvre, à cette époque, la plus reconnue et la plus volumineuse au sujet de Sigogne et des Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse^1. Cette monographie comprend douze chapitres précédés d’une préface du supérieur général des pères eudistes, d’une introduction de l’auteur, le tout suivi de deux appendices, dont le deuxième reproduit intégralement le règlement (voir chronique du 20 décembre 2019) de vingt-huit ar ticles proposés par Sigogne en 1799 à ses deux paroisses.

La présente chronique donne suite à notre dernière du 28 février 2020 sur les écrits de Placide Gaudet à propos de Sigogne. Gaudet a commencé à écrire dans le Courrier des Provinces Maritimes, le 19 novembre 1885, dans un article intitulé simplement : ‘L’Abbé Jean-Mandé Sigogne’.

Dans notre dernière chronique, nous avons présenté les commentaires élogieux à l’endroit de Sigogne formulés durant son vivant par deux influents personnages, Haliburton et Howe. Il aura fallu attendre près de six décennies avant de découvrir dans la presse francophone naissante des témoignages aussi éloquents que ceux-là, et ce, quelque quarante ans suivant la mort de Sigogne. En effet, c’est Placide P. Gaudet(1), qui reprend les éloges dans Le Courrier des Provinces Maritimes(2) à partir du 19 novembre 1885.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, à l’été 1758, marque le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) ouvre la voie au siège de Québec, où se jouera l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeront des Acadiens réfugiés dans la région de la baie des Chaleurs.

Au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse en début du XIXe siècle, peu d’Acadiens savaient écrire. Il n’y avait pas de journal en français dans les provinces Maritimes où ils auraient pu s’exprimer. Il est donc difficile à cette période, sinon impossible, de trouver des commentaires publiés par ces Acadiens au sujet de leur pasteur, l’abbé Sigogne.

En octobre 1802, Sigogne écrit à Mgr Denaut, évêque de Québec, une longue lettre remplie d’importants renseignements au sujet de son ministère. Physiquement, cette lettre comprend quatre longues pages (21 X 33 cm) écrites dans une calligraphie mince, assez soignée cependant, comparée à celle d’autres lettres où la calligraphie est quelques fois illisible. Il est évident que Sigogne en a long à dire à son évêque. Nous reviendrons, dans des chroniques ultérieures, à d’autres points soulevés dans cette lettre, mais aujourd’hui nous nous arrêtons à un sujet en par ticulier qui touche la difficulté de se trouver un conjoint à l’extérieur de la parentalité.

Deux ans après son arrivée parmi les Acadiens du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, l’abbé Sigogne se vide à son évêque de ses problèmes personnels et aussi des problèmes qu’il a avec ses ouailles. Ce ne sera pas, hélas!, la seule fois ... ces ‘tracasseries’ deviendront un thème récurrent dans sa correspondance à ses supérieurs.

À partir de 1789, la Révolution française entraîne des conséquences désastreuses pour plusieurs en France, et en particulier pour les religieux. L’abbé Sigogne fut une des victimes cléricales en raison de son refus d’embrasser la Constitution civile du Clergé imposée par les Républicains à tous les religieux, évêques, prêtres, entre autres.

La correspondance de l’abbé Jean Mandé Sigogne est abondante et riche en intérêt historique et notamment en histoire religieuse de la région du Sud-Ouest de la Nouvelle Écosse. Tout près de 100 lettres retrouvées sont conservées dans différentes archives, principalement au Canada, bien qu’il s’en trouve une aux archives diocésaines de Westminster, à Londres, en Angleterre.

La lettre suivante, datée du 19 août 1816, est en réponse à celle du 16 février 1816, du notaire français Gallicher qui, très probablement, informait l’abbé Sigogne du décès (le 16 octobre 1815, à Beaulieu, France) de son père. Tout d’abord, la lettre initiale de Gallicher n’a malheureusement jamais été retrouvée. Ensuite, la réponse de l’abbé Sigogne dans sa version manuscrite originale existe toujours, mais elle est très fragmentaire.