« … une coutume si scandaleuse, impudique et particulière au pays … » (fin p. 581)

Gérald C. Boudreau

Le présent sermon fait suite à la série de sermons initiée dans nos dernières chroniques dans ces colonnes. Vu la longueur exceptionnelle du présent sermon, il est nécessaire de le présenter en trois segments qui seront publiés successivement à partir de cette semaine. En plus de la longueur anormale du sermon prêché en une session, certaines observations pertinentes du prédicateur à l’endroit de ses paroissiens ne manqueront pas de surprendre les lecteurs et lectrices.

Les trois segments seront présentés durant trois semaines successives :

(1ersegment) S’inspirant de l’épître aux Galates, Sigogne reproche à ses paroissiens l’existence excessive des « vices du monde et des œuvres de la chair » ; il signale « une infamie abominable d’impureté et une coutume si scandaleuse et impudique dont [il] n’avait jamais entendu parler avant d’arriver en ce pays ». Il s’est passé, la veille de Noël 1807, un incident déplorable provenant d’un groupe de jeunes qui s’étaient enivrés en passant de cabaret en cabaret.

(2esegment) Beaucoup, surtout les jeunes, « servent le Dieu de la boisson » au lieu de payer la dépense de la nouvelle église. Ils se font un jeu du refus des sacrements. Il se plaint du manque de soutien matériel eu égard aux engagements faits par les paroissiens à son endroit.

(3esegment) Certains lui reprochent d’être injuste dans ses fonctions de juge de paix, ce qui le mortifie. Enfin, il utilise l’ultime intimidation : il partira à moins qu’ils ne se soumettent aux quatre conditions qu’il formule.

Ce genre d’instructions nous révèle un précieux témoignage au sujet de comportements observés par Sigogne de certains paroissiens de son temps. C’est une sorte d’attestation très rare par rapport au temps et au lieu, car peu d’écrits existent décrivant la vie socioculturelle de ses Acadiens à l’époque. Grâce à ces manuscrits sigogniens, nous découvrons des détails, parfois étonnants, dans la vie de nos ancêtres qui seraient autrement inconnus, ce qui en fait une valeur inestimable pour mieux comprendre le vécu de ceux-ci.

Le présent manuscrit est conservé intégralement aux Archives nationales, Ottawa, Fonds Sigogne, MG 23, C-10, vol. 2, pages 579-588, pagination de l’archiviste. Il est accessible dans Internet à l’adresse suivante : http://heritage.canadiana.ca/view/oocihm.lac_reel_c1487/627?r=0&s=4 dans Internet, le sermon se trouve à l’image 489, et ss.

remontrances au sujet des cabarets[1]

[579]Nous célébrons aujourd’hui, mes frères, la mémoire du mystère le plus glorieux de notre religion, la Résurrection de Jésus Christ. Ce serait donc le lieu et l’occasion d’en parler, mais des considérations fortes m’obligent pour votre nécessité et la satisfaction de ma conscience à parler d’autre chose. Écoutons maintenant sur le premier point des observations générales des offices et des avertissements du rituel.


Je veux revenir, comme je vous en ai déjà informé, à ce que j’ai déjà observé au commencement de cette même année[2]. S’étant trouvé peu de monde le premier coup et l’espérance que m’ont donnée quelques personnes de se joindre à moi pour le bon ordre, m’enhardissent à répéter ce que j’ai déjà dit et à y ajouter quelques nouvelles réflexions. Si je ne pensais pas qu’il vous reste encore quelques bons sentiments, je n’entreprendrais rien et je me retirerais, mais j’essaierai ce que je puis de mon côté ; je prie Dieu de faire le reste via votre attention. Je commence par les paroles de Saint-Paul.

[581]Il est aisé de connaître et de distinguer les œuvres de la chair et de perdition que voici : la fornication, l’impureté, l’impudicité, la luxure, l’attache aux fausses divinités, les empoisonnements, les inimitiés, les contentions, la jalousie, la colère, les disputes, les dissensions, les partis ou les sectes, l’envie, le meurtre, l’ivrognerie, la gourmandise, les débauches en tout genre et autres œuvres semblables à celles-ci que je vous dis encore comme je l’ai déjà dit, que ceux qui s’abandonnent à de tels crimes ne doivent jamais gagner ou posséder le royaume de Dieu. Gal 5,19-21.

Ainsi parle le Saint-Esprit par la bouche de Saint-Paul et tel est en général l’esprit de la Sainte Écriture et en particulier de l’Évangile contre les vices du monde et les œuvres de la chair qui sont tous renfermés dans le peu de paroles que je viens de vous citer et que j’ai tirées des écrits de l’apôtre. La sentence de condamnation qu’elles contiennent, prononcée contre ceux qui se rendent coupables de tous les vices qui y sont détaillés, a certainement toujours eu et aura assurément son entier effet sur tous les hommes impurs et débauchés. Le ciel et la terre doivent passer et finir, mais les paroles de Dieu ne passeront jamais. Elles auront, vous devez vous en persuader, elles auront, dis-je, absolument leur plus parfait accomplissement parce qu’elles sont des vérités éternelles qui viennent de Dieu qui est la souveraine vérité et la source de toute vérité. Et par conséquent ces vérités particulières émanant de lui comme de leur origine dureront autant que lui, et ce raisonnement doit convaincre tout chrétien de l’éternité des peines de l’enfer, châtiment des méchants, comme de l’éternité des récompenses des bons dans le ciel. De tous ces vices affreux exposés ici, je n’en puis guère retrancher pour pouvoir dire avec justice et avec fondement qu’ils règnent parmi vous, et quelques-uns à un degré éminent et tout à fait excessif. Et à ce détail de grands vices, j’en ajouterai encore d’autres : savoir le vol, les blasphèmes, les bouffonneries, la profanation des jours du Seigneur et une espèce d’impureté bannie par Saint Paul et qu’il ne m’est absolument pas permis de nommer ici, ni ailleurs, sans rougir et sans frissonner d’effroi tant il est affreux. — Remarquez la singularité de ces termes, ces excès sont si peu conformes aux coutumes catholiques et aux manières françaises que nous n’avons pas en notre langue de termes pour les exprimer, non plus qu’un autre terme obscène et lascif qui signifie une infamie abominable d’impureté et unecoutume si scandaleuse, impudique et particulière au pays, ou au moins dont je n’avais jamais entendu parler avant d’y venir, et que des Anglais ont passé chez vous. Ce mot est trop honteux pour être dit ici. —


Comme prophète parmi vous au nom de Dieu, je n’ai cessé jusqu’à présent de crier et de parler contre tous ces vices, mais jusqu’aujourd’hui cela a été sans fruit. Au contraire, le libertinage et la débauche sont avancés dans cette paroisse à un degré que je me désespère de ne jamais retrancher absolument et que je crains qu’ils ne vous entraînent promptement dans une ruine totale pour votre temporel dès ce monde et dans la perdition et la damnation de votre âme, pour lors. Ce qui s’est passé [582]ces derniers jours a dilaté mes yeux qui se sont ouverts sur ma propre conduite, sur les dangers que je cours avec vous pour mon âme en vous laissant continuer à vivre dans le désordre ainsi que sur le péril où vous vous trouvez vous-mêmes. Il m’a fallu une pareille circonstance à celle du jour de Noël pour me convaincre que vous vous faites un jouet de mon ministère et que la confiance dont je m’étais flatté auparavant, fondée sur ce que vous venez à l’église et qu’au moins de temps en temps vous vous approchez des sacrements, n’était pas sincère mais forcée ou intéressée.


Oui, j’avouerai bien ici, mes frères, que ce jour-là j’ai agi précipitamment et indiscrètement mais ce n’est pas, comme peut-être vous vous l’imaginez, en ce que j’ai fait et dit avant l’office de la nuit mais en levant trop tôt la défense et l’interdit que j’avais portés, et de cela seul j’ai à me repentir. Les vains raisonnements, les plaintes, les jugements et les discours que j’ai entendus depuis m’ont fait voir l’excès du vice à cause de l’indifférence marquée du plus grand nombre d’entre vous et du zèle que quelques-uns ont montré pour couvrir une action aussi criminelle que celle dont je me plaignais. Ainsi l’indulgence dont j’ai usé est la seule chose qui m’ait fait de la peine depuis et je vous déclare publiquement que je suis prêt à recommencer de la même manière en mêmes circonstances autant de fois qu’elles pourraient se renouveler. Je voyais un effet des plus scandaleux : une veille de Noël, une bande joyeuse passer de cabaret en cabaret, d’un lieu de débauche en un autre s’y porter aux excès qui vous sont connus. J’avais et j’ai encore lieu de conclure qu’il y avait des causes infamantes d’un si pernicieux effet et ma conclusion était juste. J’avais un moyen pour tout découvrir et y mettre ordre s’il était possible comme mon devoir m’y obligeait, et tout ce que je puis apercevoir dans le tumulte insultant et scandaleux qui précéda la grand-messe fut qu’au lieu de se joindre à moi pour éclairer ce qui avait fait le sujet de mes plaintes et m’en faire connaître paisiblement les véritables causes, on a cherché à me tromper et à me cacher un mal que je ressentais, que je trouvais et trouve encore excessif. On voudrait m’en dérober la connaissance, on voudrait me laisser dans le doute ; on entame des discours qu’on n’achève pas, crainte de m’en trop dire et peur de se compromettre. Je ne pensais pas qu’on en aurait agi ainsi à mon égard.


(2esegment du sermon à suivre dans ces colonnes la semaine prochaine … )


[1]Le titre est de nous, et non du prédicateur.

[2]Ce sermon, prêché d'abord le 3 janvier 1808 alors qu'il n'y avait que « peu de monde », a été révisé par le prédicateur qui le prononce de nouveau le jour de Pâques 1808 avec un préambule et des ajouts.