Sephora Kissi

Et si c’était le destin…

Si Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, dans le Mariage de Figaro, dit que « Tout finit par des chansons », ce n’est pas Sophie Létourneau dans Chanson française qui dira le contraire. Cette écrivaine québécoise fait l’éloge d’un amour désintéressé dans son roman paru le 8 avril 2013 aux Éditions le Quartanier puis réédité le 6 octobre 2014 par la maison Boréal. Cette œuvre, bien plus qu’un roman est aussi un poème, une ballade. Je ne saurai le décrire par sa simplicité et son authenticité quand la protagoniste elle-même nous chante son envie d’aller en France quitte à perdre ce qu’elle a de plus cher. Serait-ce une envie d’imiter sa sœur Véro ou plutôt un caprice du destin? Des douleurs si joliment relatées qu’il nous faut une attention singulière pour les ressentir. Il faut surtout éviter d’être naïf.

C’était le coup de foudre quand leurs regards se sont croisés. Elle Québécoise et lui Français, de père britannique. Elle, enseignante à l’élémentaire, lui ingénieur du téléphone. Il devait la rappeler après leur rencontre, mais c’est deux semaines plus tard que Béatrice reçut le premier coup de fil de Christophe Keller. Ils ne sont plus quittés. Ils se voyaient très souvent et se racontaient leurs vies. En effet, ce « Britannique » ayant grandi en France, a vécu une enfance très difficile. Il déteste la France et surtout Paris. Il n’y va qu’une fois dans l’année pour célébrer Noël avec sa mère. Cette femme dont il porte le nom de famille, trompait son père. Victime de sévères dépressions à cause de ses aventures. Quand son père l’a su, il l’a abandonnée et a déménagé avec sa sœur. Christophe se sentait responsable de sa mère malgré son jeune âge. Considéré comme le meilleur des grands frères selon Béatrice, il ferait un bon père. Elle imaginait déjà sa vie avec lui. Elle était terriblement amoureuse de lui, oui, terriblement. Bornée ou naïve, Béatrice s’entêtait toujours à parler de la France. Elle voulait vivre à Paris. Quand elle en parlait, elle recevait toujours un non catégorique de Christophe. 


C’est ainsi, après une année de relation, que Christophe lui avoue ses sentiments en lui faisant part de ses intentions de finir sa vie avec elle. Il voulait qu’elle soit aussi la mère de ses enfants. Lui, Christophe l’indomptable, proposait à Béatrice de déménager et de s’installer avec lui dans le nouveau cottage qu’il venait d’acheter. Mais sa réponse était le déclic. Elle lui disait qu’elle comptait aller en France pour une année du fait d’un échange avec une enseignante à Paris. C’était la douche froide. Christophe, déçu, ne laissait rien paraître et lui a proposé de la rappeler.


 Un coup de fil qu’elle ne recevra que quatorze mois plus tard et un peu trop tard. 


Après s’être installée à Paris, Béatrice a pris ses marques en enchainant les rendez-vous et les rapports sexuels. Se faisant fréquemment courtiser par son collègue Julien, elle s’en méfiait, mais aimait quand même sa compagnie. Ses collègues l’avaient pourtant prévenue, mais Béatrice se laissait quand même séduire par Julien. Elle rencontra ses parents, lui sa sœur Véro. Elle lui annonçait qu’elle était enceinte, lui voulait l’appeler Juliette, si c’était une fille. Elle a rencontré Christophe à Paris, elle a vomi. Julien l’a trompée, elle est retournée au Canada. Il l’a suppliée, il a déménagé. À douze ans, en vacances, leur fils Arnaud rencontrait Christophe qui lui remettra le chapeau qu’elle lui avait offert pour se faire pardonner. Elle était nostalgique et elle aurait aimé que ce soit lui le père. 


Cette histoire peu singulière nous relate la naïveté déconcertante de Béatrice. On pourrait même se poser la question de savoir si elle aimait tant Christophe qu’elle le clamait; pourquoi s’est-elle entêtée à aller à Paris? Lui ne l’ayant pas rappelé pourquoi était-il prêt à annuler son mariage pour elle? Véro, la sœur aventurière et brave de Béatrice, n’a-t-elle pas été la raison pour laquelle sa sœur s’entêtait à découvrir de nouveaux horizons? 


La qualité de l’écriture et la singularité de celle-ci nous font penser que le subconscient de Béatrice racontait l’histoire. L’amour était-il ami avec le temps? De nombreuses questions trottent à l’esprit après cette lecture. Mais Sophie Létourneau nous ramène à la raison en étant pudique et en nous relatant une histoire d’amour ancrée dans son époque. Une histoire différente de Cendrillon mais qui se clôt par une fin simplement heureuse. Comme le disait Heinrich Heine, « de mes grands chagrins je fais de petites chansons; elles agitent leur plumage sonore et prennent leur vol vers le cœur de ma bien-aimée ».


Pour conclure, Sophie Létourneau nous a fait tourner la tête dans cette Chanson française authentique et singulière, donnant espoir et sens aux relations non féériques car elles sont plus communes que nous ne le pensons. Et voir un homme déménager pour sa femme est le plus bel acte d’amour que nous puissions espérer de nos jours.