Finis ton assiette

Il y a quatre ans, Simon Thibault lançait son premier livre Pantry and Palate: Remembering and Rediscovering Acadian Food. Cette collection de recettes, recherches, et anecdotes familiales se trouverait dans des librairies et bibliothèques de la Baie Sainte-Marie et même à New York. L’auteur y discute et y présente le patrimoine et la cuisine distincte des Acadiens de Los Angeles à Moncton. Aujourd’hui, Simon Thibault commence une nouvelle chronique culinaire pour Le Courrier. Il y discute de l’incidence que son livre a eue chez lui en lui faisant (re)connaître son acadie-neté.

« C’est quoi la cuisine acadienne? » Voilà la question qu’on me pose le plus souvent. C’est une question assez simple, mais la réponse ne sera jamais exactement la même. Et je préfère qu’il en soit ainsi. 


Je commence par une déclaration un peu standard, que la cuisine acadienne est historiquement une cuisine humble, comblée et créée par des gens qui travaillaient les champs, la mer et les bois, une cuisine de subsistance qui remplissait les ventres et réchauffait les tripes.


Ma base établie, j’ajouterai que l’Acadie n’est pas un monolithe monochrome, non seulement dans ses variantes linguistiques ou culinaires, mais aussi dans ses assaisonnements (les oignons salés du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, la sarriette chez la plupart des Acadiens du Nouveau-Brunswick), et ces plats (les poutines qu’on trouve à Moncton qui n’ont rien à voir avec les crottes de fromage). La cuisine est une forme de vie qui croît et change constamment. Sa nature se transforme par les petits.*


Par ailleurs, on ne mange pas comme nos ancêtres. Nos appétits s’épanouissent, ainsi que notre perspective en comprenant le rôle que cette cuisine joue et a joué dans notre vie. Nous apprivoisons au lieu d’ignorer notre cuisine et ses racines, ses sources. Sa valeur n’est plus là pour remplir un trou dans nos ventres; elle existe dans un espace plus large que nos familles, nos villages. 


Pour la plupart des gens, la cuisine de leur culture est souvent un langage d’amour, de célébration, de famille. Il n’est pas nécessaire de le déchiqueter ou disséquer, ou y regarder plus loin que le fond du bassin à râpure. Ça se mange, ça nourrit, ça nous marque par son aspect nostalgique. Pour ceux qui ne la connaissent pas, on explique un peu comment c’est typique de chez nous, mais « Ne vous en faites pas si vous n’aimez pas ça, c’est différent. » La politesse oblige.


Mais en étant poli par habitude, on enlève aux gens – et à nous aussi – l’occasion d’explorer ou de s’explorer. La cuisine est souvent utilisée comme un outil pour percevoir et comprendre un peuple, un miroir comestible qui reflète. Pendant très longtemps, les Acadiens de la Nouvelle-Écosse avaient rarement la chance de se regarder dans ce miroir, d’y fixer le regard. En regardant plus loin que son ventre, plus loin que son cœur, et ceux qui les ont remplis, on arrive à une perspective plus large, qui démontre la panoplie de liens qu’on partage avec nos voisins du présent et du passé. En râpant des patates, on reconnaît des coutumes allemandes, un contact que les Acadiens ont vécu après le Grand Dérangement. La mélasse sur la table de nombreux Acadiens n’est pas qu’une façon de se sucrer le bec, mais le sous-produit d’échanges économiques enraciné dans l’exploitation des sucreries des Caraïbes. Par forcément appétissant, mais nécessaire à reconnaître.



En revenant à nos villages et nos maisons, pensez au boudin que vos grands-pères mangeaient, le même boudin que très peu de gens mangent ces jours-ci. C’était un petit déjeuner saisonnier qui se mangeait surtout à l’automne, un indice que le temps frette s’en venait. Les hommes du village allaient de logis à logis pour faire la boucherie des cochons. Ce travail demandait beaucoup de nos voisins, alors on s’assurait de leur donner la partie du voisin. Cette viande fraîche était un goûter rafraîchissant à la place de toute la viande salée qu’on mangeait pendant la plupart de l’hiver. Ce travail nous raconte qui on est, comment on était, et qu’est-ce qu’on valorise : on nourrissait nos voisins en même temps qu’on les aidait. 


Chaque fois que je raconte – et continue de raconter et baranquer – ces anecdotes, je réalise que je ne raconte pas seulement une histoire collective, mais aussi individuelle. Je suis un Acadien du 21e siècle, qui n’a pas besoin de tuer des cochons, râper des patates, et vivre dans un village au bord d’une baie. Mais je suis encore Acadien. En regardant vers l’arrière, j’ai pu miser sur le futur, j’ai pu vivre dans plus qu’un espace, que cet espace soit temporel, linguistique, culinaire, géographique. L’Acadie et les Acadiens sont un peuple qui existent malgré nos lots : on apprend à réclamer, apprivoiser et dévoiler qui on est par toutes nos actions, que ce soit par ce qui sort de nos bouches dans nos parlers particuliers et distincts, ou par nos plats qu’on déguste, qu’on présente aux autres, sans honte, sans craintes, et avec une saveur inéluctable. 


*En passant, je sais qu’en français « standard », on dit petit à petit, mais je tiens mon Acadie sous ma langue et au bout de ma langue. Mes valeurs se distinguent par ce qui sort de ma bouche autant que par ce qu’elle mastique.


(Crédits : Noah Fecks)