Le premier ministre Higgs qui dirigeait un gouvernement minoritaire depuis deux ans, a gagné son pari en déclenchent des élections en pleine pandémie et en réussissant à obtenir un mandat majoritaire. 
Le premier ministre Higgs qui dirigeait un gouvernement minoritaire depuis deux ans, a gagné son pari en déclenchent des élections en pleine pandémie et en réussissant à obtenir un mandat majoritaire. 

Résultats des élections au Nouveau-Brunswick : les Acadiens orphelins du pouvoir

Marc Poirier
Francopresse
OTTAWA : Les deux solitudes linguistiques politiques se sont encore éloignées l’une de l’autre lors des élections provinciales du Nouveau-Brunswick qui ont eu lieu le 14 septembre.

Comme la plupart des observateurs et des sondages le prévoyaient, le Parti progressiste-conservateur dirigé par Blaine Higgs a été reporté au pouvoir. Le premier ministre Higgs, qui dirigeait un gouvernement minoritaire depuis deux ans, a gagné son pari en déclenchant des élections en pleine pandémie et en réussissant à obtenir un mandat majoritaire.


Les bleus ont remporté 27 des 49 sièges de l’Assemblée législative, contre 17 pour les libéraux, trois pour le Parti vert et deux pour l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick.


Encore une fois, les progressistes-conservateurs ont été incapables de gagner l’appui des Acadiens. Pour la troisième élection consécutive — et la deuxième avec Blaine Higgs comme chef — le parti n’a réussi à faire élire qu’un seul député francophone, en l’occurrence Daniel Allain, dans la circonscription de Moncton-Est.


Les résultats dans le nord sont frappants. La région est constituée de 12 des 16 circonscriptions à majorité francophone de la province. Les libéraux ont tout raflé, obtenant un peu plus des deux tiers des votes, 50 points de plus que les progressistes-conservateurs, alors que ceux-ci se sont contentés de 17,5 % et les verts d’à peu près 13 % des voix.


« Aucun gouvernement ne peut être content de diriger une province comme le Nouveau-Brunswick lorsqu’une communauté n’est pas représentée », avance le juriste et spécialiste des droits linguistiques Michel Doucet. « Sur ce plan-là, je crois qu’on est plus mal en point qu’on était en 2018. »


Blaine Higgs blâmé pour la division linguistique


Selon la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), on assiste à une véritable « aliénation acadienne » à l’image de ce que certaines parties de l’Ouest canadien ressentent face au pouvoir à Ottawa. Et pour le président de l’organisme, Alexandre Doucet, la cause de cette aliénation est claire : « Sans aucun doute, la difficulté du Parti conservateur à aller chercher la communauté francophone, c’est Blaine Higgs. Depuis son arrivée, à titre de chef, ç’a été problématique. »


Blaine Higgs est un anglophone unilingue. Une situation qui ne s’était pas vue depuis le progressiste-conservateur Richard Hatfield, qui a dirigé la province de 1970 à 1987. Celui-ci avait cependant réussi une percée historique pour son parti parmi les Acadiens.


« C’est pas seulement que Blaine Higgs est unilingue anglophone », souligne Stéphanie Chouinard, politologue au Collège militaire royal du Canada à Kingston, en Ontario. « Il y a aussi son passé assez sulfureux du point de vue des francophones. »


Ce passé, dont parle la politologue, remonte aux années 1980 alors que Blaine Higgs était membre et candidat à la direction du parti antibilinguisme Confederation of Regions Party (CoR). Malgré qu’il affirme avoir depuis changé d’opinion au sujet du bilinguisme officiel, pour de nombreux Acadiens, c’est une tache qui lui colle à la peau et qui a encore une fois été soulevée lors de la campagne électorale.


S’ajoutent deux facteurs importants qui nuisent à la cote des progressistes-conservateurs auprès des francophones : Les positions peu favorables de Blaine Higgs à l’égard des francophones pendant son premier mandat, dont la révision à la baisse des exigences linguistiques pour les ambulanciers paramédicaux, et le fait que son gouvernement conserve le pouvoir grâce à l’appui de l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, un parti qui souhaite diminuer des droits linguistiques des francophones. 


« Candidat à la direction du CoR il y a 30 ans, se fait élire chef du Parti progressiste-conservateur sans aucun appui des francophones, puis gouvernement minoritaire avec l’appui de la People’s Alliance. Ça fait un bon bilan! », ironise Roger Ouellet.


Ce politologue de l’Université de Moncton croit que les progressistes-conservateurs ont tout un défi s’ils souhaitent regagner les faveurs des Acadiens. « C’est possible, mais il faut un chef qui puisse connecter [avec eux], un parti qui puisse avoir des propositions [dans leur intérêt]. On ne peut pas dire que les Acadiens ont été totalement réfractaires aux conservateurs par le passé. »


En effet, les Acadiens ont régulièrement fait confiance au Parti progressiste-conservateur, particulièrement au début des années 1980 avec Richard Hatfield et dans la décennie des années 2000 grâce au premier ministre francophone Bernard Lord.


Le Parti libéral est maintenant un parti acadien


De leur côté, les libéraux sont dans une situation aussi problématique. Ayant fait élire quatre députés de moins qu’en 2018, leur caucus est maintenant presque entièrement francophone. 


La victoire de plusieurs députés acadiens a même été spectaculaire. Onze candidats libéraux l’ont emporté avec plus de 60 pour cent des voix, dont deux avec plus de 70 % et celle de Shippagan-Lamèque-Miscou. Il s’agit de la même circonscription qui avait élu le seul député progressiste-conservateur en 2018 Robert Gauvin. Celui-ci a quitté les progressistes-conservateurs, joint le Parti libéral et s’est fait élire dans une autre circonscription le 14 septembre avec près de 84 % des voix.


Sur les 17 candidats libéraux élus, Lisa Harris — dans la circonscription de Baie-de-Miramichi-Néguac — est la seule anglophone. La déconnexion semble tout aussi prononcée pour les libéraux avec la communauté anglophone que celle des progressistes-conservateurs avec les francophones.


« Les deux partis principaux, et les libéraux, et les conservateurs ont une introspection très sérieuse à faire », affirme Michel Doucet. Roger Ouellet est tout à fait d’accord : « Les libéraux doivent se demander comment se réconcilier avec les anglophones, surtout ceux du sud-ouest de la province, et à l’inverse les conservateurs doivent se demander comment rebâtir les ponts avec le nord francophone. »


Pour les libéraux, la reconstruction débute maintenant puisque leur chef, Kevin Vickers, a annoncé le soir même des élections qu’il quitterait le parti, prenant la responsabilité de la défaite. Élu chef sans opposition en avril 2019, il a été incapable de se faire élire dans la circonscription de Miramichi, perdant par près de 1 300 voix aux mains de la députée sortante de l’Alliance des gens, Michelle Conroy.


Les verts, une épine pour les libéraux


La montée du Parti vert a également contribué à la défaite des libéraux. La formation, qui avait fait élire trois députés en 2018, n’a pas réussi à faire mieux cette fois-ci, mais ses appuis ont augmenté, divisant ainsi le vote dans plusieurs circonscriptions entre eux et les libéraux, ce qui a permis à davantage de candidats progressistes-conservateurs d’être élus.


À l’issue de cette élection, les verts se sont présentés comme ceux qui peuvent le mieux faire le pont entre les deux communautés linguistiques, ayant fait élire un francophone et deux anglophones bilingues.

Selon Stéphanie Chouinard, cette montée des verts pourrait porter les libéraux à réagir afin de stopper ce mouvement. « Ça envoie un signal aux libéraux qu’il doit y avoir une sérieuse réflexion sur l’endroit où ils veulent se placer sur l’échiquier politique et sur l’appétit des Néobrunswickois pour un parti qui penche plus vers la gauche. »


La société civile acadienne tend la main


D’ici là, la communauté acadienne aura à traiter pendant les quatre prochaines années avec un gouvernement majoritaire n’ayant qu’un seul député francophone. La Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick dit avoir déjà repris contact avec ses interlocuteurs au sein de l’équipe progressiste-conservatrice.


« Non seulement on a un député francophone, mais on a aussi des francophiles à l’intérieur du caucus, précise Alexandre Doucet. Glen Savoie, ministre responsable de la Francophonie (anglophone d’origine acadienne, bilingue) et Dominic Cardy (ministre de l’Éducation, bilingue également) ont toujours été des alliés pour la SANB. »


Les deux principaux dossiers de l’organisme porte-parole sont la création d’un comité législatif permanent sur les langues officielles, à l’image de ceux qui existent aux Communes et au Sénat, ainsi que la révision requise de la Loi sur les langues officielles qui doit être complétée d’ici la fin de l’année 2021.


Les prochaines années diront si les progressistes-conservateurs pourront regagner le cœur des Acadiens, mais selon plusieurs, cet objectif ne pourra être atteint qu’avec un nouveau chef.