Aluminium.
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L’aluminium, le matériau de construction d’une élection présidentielle

Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
OTTAWA : Le 6 aout dernier, lors d’un évènement de campagne électorale dans une usine Whirlpool en Ohio, le président étatsunien, Donald J. Trump, a annoncé que son administration réimposerait des tarifs douaniers de 10 % sur l’aluminium brut canadien. La mesure s’appliquerait à partir du 16 aout.

Le président invoque la clause 232 de la Loi sur l’expansion du commerce de 1962, qui permet d’imposer des tarifs douaniers sur certains produits pour des raisons de sécurité nationale. Ce n’est pas la première fois d’ailleurs, en mars 2018, l’administration Trump invoquait la sécurité nationale pour imposer des tarifs sur les importations canadiennes d’acier et d’aluminium.

Au lendemain de la déclaration de Donald Trump, la vice-première ministre, Chrystia Freeland, annonce que le Canada répliquerait en imposant des tarifs douaniers de 10 % sur une valeur égale d’importations de produits américains contenant de l’aluminium. Une mesure qui doit entrer en vigueur 30 jours après l’imposition des tarifs américains, soit le 16 septembre.


Un enjeu électoral au sud de la frontière

Selon le professeur Eliott Tepper, du département de sciences politiques de l’université Carleton « La raison officielle est qu’il y aurait eu un bond des exportations d’aluminium vers les États-Unis au-delà des “niveaux historiques” établis dans les accords entre les deux pays [adoptés en mai 2019] qui levaient les tarifs sur l’acier et l’aluminium pour permettre l’adoption du nouvel ALENA ». 

Il y a donc une dispute technique entre les deux pays à savoir s’il y a eu ou non un bond des exportations, selon lui. « Le Canada insiste qu’il n’y a pas eu de bond, simplement un redéploiement de l’entreposage de l’aluminium du Canada vers les États-Unis parce que l’utilisation de l’aluminium aux États-Unis a décliné à cause de la pandémie. » 

Essentiellement, explique Elliot Tepper, la demande étatsunienne de produits d’aluminium transformés a chuté avec la pandémie, et les alumineries canadiennes ont été contraintes de produire des lingots d’aluminium et de les envoyer dans leurs entrepôts aux États-Unis. L’administration américaine a interprété ces transferts comme un bond des exportations canadiennes d’aluminium brut.

Cependant, à la fois le groupe d’intérêt qui représente les producteurs d’aluminium canadiens, l’Association de l’aluminium du Canada; et celui qui représente les producteurs et transformateurs d’aluminium aux États-Unis, The Aluminium Association, s’accordent pour dire que les exportations d’aluminium canadien vers les États-Unis sont à des niveaux près de la normale historique. 

Mais l’explication de cette dispute commerciale relèverait plutôt de la politique étatsunienne, pour le professeur Tepper. « L’administration Trump est en mauvaise situation dans les sondages, et elle essaie d’utiliser le protectionnisme et la création d’emploi comme enjeu électoral. »

C’est aussi l’opinion d’Ian Lee, professeur agrégé à l’École de gestion de l’université Carleton. Cette affaire «est principalement motivée par la politique […] c’est une année d’élections présidentielles et Trump est à la traine dans les sondages. Et pas seulement dans un sondage, ou cinq, ou dix : dans tous les sondages, et ce depuis le début de la crise de la COVID-19 en mars.»

Make America Great Again?

Selon le professeur Lee, le président Trump retourne à la source de sa victoire électorale de 2016. « Il est entré à la maison blanche avec une marge très mince parce qu’il a étroitement remporté les cinq états du Mid-Ouest, la “ceinture de la rouille” (rust belt), en disant je vais me tenir debout pour les hommes et les femmes de classe ouvrière, je vais tenir tête aux Chinois, je vais tenir tête aux Mexicains, et je vais tenir tête aux Canadiens, parce qu’ils volent vos emplois. »


Elliot Tepper, professeur au département de sciences politiques de l’université Carleton, souligne que l’imposition de tarifs sur l’aluminium canadien est en partie le résultat d’une campagne d’influence par un petit groupe d’intérêts auprès de l’administration Trump.

Par ailleurs, Donald Trump a fait son annonce lors d’un évènement électoral en Ohio plutôt qu’à la Maison-Blanche. Un choix stratégique ajoute Ian Lee. « Aucun candidat républicain de l’histoire moderne n’a remporté la présidence sans remporter l’Ohio. » 

Trump, ajoute-t-il, comprend que sa présidence est à risque à cause de sa gestion désastreuse de la crise de la COVID-19. Il essaie donc désespérément de « changer de poste, changer de sujet, et de le changer pour un sujet avec lequel il est confortable. Donc il veut parler d’économie, il veut parler d’emploi, il veut parler de rendre sa gloire d’antan à l’Amérique [Make America Great Again]. »

« Et il y a une certaine popularité politique aux tarifs douaniers », même s’ils sont insensés d’un point de vue économique, selon le Ian Lee. « Ils sont très visibles. Ils permettent de dire à la personne qui les impose “regardez, je fais quelque chose, je suis un homme d’action, je me tiens debout pour les travailleurs”. » 

Quels seront les effets sur l’économie canadienne ?

Les droits de douane sur l’aluminium canadien, selon le professeur Tepper, affecteront principalement les consommateurs américains : « les gens comprennent mal ce qu’est un tarif. Un tarif est une taxe sur ses propres consommateurs ». Donc, en imposant ces taxes douanières, l’administration Trump impose des couts aux Américains qui consomment des produits qui contiennent de l’aluminium.

Patrick Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationale de l’université d’Ottawa, souligne que les effets seront aussi sectoriels : les activités qui emploient plus d’aluminium, comme les secteurs de la construction automobile et de l’aérospatiale, verront leurs couts augmenter.

Il précise tout de même que les mesures adoptées par l’administration Trump pourraient favoriser les producteurs américains et avoir des effets négatifs sur les exportations canadiennes d’aluminium vers les États-Unis.

Ian Lee considère que les effets négatifs potentiels sur les exportations canadiennes ne sont pas si clairs, parce que les États-Unis ne disposent pas de très bonnes relations commerciales avec les autres grands producteurs d’aluminium, soit la Russie et la Chine. Les manufacturiers des États-Unis préfèreraient peut-être avoir une chaine d’approvisionnement sécuritaire, quitte à payer un peu plus, plutôt que de risquer des échanges commerciaux volatiles avec la Chine ou la Russie.

Il y aura aussi des disparités régionales, dit Elliot Teper. « La province de Québec ressentira [les effets] plus immédiatement » parce que l’industrie de l’aluminium canadienne y est concentrée. L’Ontario s’inquiète aussi, puisque la province est le centre de l’activité sidérurgique canadienne et craint que les droits de douane ne soient étendus à l’acier.

Ce qui est inquiétant, pour Elliot Tepper, c’est que « l’économie est déjà ébranlée par la pandémie, elle n’a pas besoin de pression supplémentaire. Ce [tarif] additionnel de 10 % ne déstabilisera sans doute pas l’économie canadienne ou l’économie américaine, mais les consommateurs vont en sentir les effets. »


Pour Ian Lee, professeur agrégé à l’École de gestion de l’université Carleton, les dimensions électoralistes de l’imposition des tarifs sur les importations d’aluminium canadien sont incontournables.

Œil pour œil, dent pour dent

La réplique de la vice-première ministre Chrystia Freeland d’« imposer des contremesures de façon équilibrée et parfaitement réciproque » comprend certains risques selon Patrick Leblond.

« Le danger, c’est qu’un pays impose des droits de douane, et un autre pays impose aussi des droits de douane, et ça devient un cercle vicieux ou chacun se tape sur la tête, et ça devient une véritable guerre commerciale, avec des impacts très négatifs » à la fois pour le Canada et les États-Unis.

Paradoxalement, selon Elliot Tepper, ça revient aussi à dire « nous allons nous taxer nous-mêmes, nous allons augmenter les taxes sur les produits provenant des États-Unis dollar pour dollar. Donc ultimement ce sont les consommateurs des deux pays qui paient le véritable cout de cette guerre tarifaire. »

Le professeur Tepper ajoute que la réplique canadienne n’est que la pointe de l’iceberg. Dans le processus de négociation du nouvel ALENA, le Canada a su mobiliser des alliés aux États-Unis, particulièrement dans les chambres de commerce et dans les États du Nord, qui ont de fortes relations commerciales avec le Canada; et c’est cette même coalition que le gouvernement peut mobiliser pour faire face à cette situation.

Pour Ian Lee, le gouvernement aurait aussi pu décider d’attendre en calculant que les démocrates allaient remporter l’élection au mois de novembre. Les liens étroits entre le Parti libéral et l’établissement démocrate auraient placé le Canada en meilleure position pour sortir de l’impasse.

Mais, remarque le professeur Lee, « Nos représailles sont tout aussi motivées par la politique que la décision de Donald Trump d’imposer ces tarifs. » Le gouvernement est minoritaire, « il pourrait y avoir des élections à l’automne ou au printemps, et je crois que ce serait mortel pour n’importe quel parti politique d’être vu en train de faire des faveurs à Donald Trump. »


 Philippe Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’université d’Ottawa, souligne qu’une guerre commerciale est un risque des politiques tarifaires déployées par le Canada et les États-Unis.