En 2018, Mihrigul Tursun, une Ouïghoure ayant été emprisonnée en Chine, témoignait à Washington au sujet des camps d’internement et des abus qui y sont pratiqués.
En 2018, Mihrigul Tursun, une Ouïghoure ayant été emprisonnée en Chine, témoignait à Washington au sujet des camps d’internement et des abus qui y sont pratiqués.

Une francophonie chinoise?

Audrey Paquette-Verdon
Observatoire Nord/Sud de l’Université Sainte-Anne
En ce Nouvel An chinois, il vient à l’esprit de se demander quels rapports existent entre nous, francophones du Canada, et la Chine, grande puissance située de l’autre côté du monde. Il y a peut-être plus de liens que l’on pourrait le croire. C’est ce qu’illustre de façon concrète le quartier chinois de Montréal. Quoique commercial davantage que résidentiel, ce secteur abrite une communauté bien vivante.
L’Alliance française de Wuhan, où des apprenants profitent d’un atelier de phonétique corrective.  

Lorsque le Nouvel An chinois se pointe, l’endroit devient « le centre névralgique des célébrations », comme le note L’Encyclopédie canadienne. Cette année, en temps de pandémie, c’est le quartier des spectacles de Montréal qui annonce une programmation. Au menu : danse du dragon et du lion, chant, danse, musique, artisanat, dégustations et cérémonie du thé.


Certes, le lien entre francophonie et culture chinoise ne va pas forcément de soi. Les Jeux olympiques (JO) ont comme langues officielles le français et l’anglais. Pourtant, aux Jeux de Beijing de 2008, la situation linguistique a paru ambigüe. Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la Francophonie (OIF), le français y était devenu « presque exclusivement […] une langue de cérémonie et non plus une langue d’usage, de communication, de travail ». La Chine semble avoir mis de côté le statut de la langue française.


Notons d’ailleurs que le dossier des JO revient sur le tapis. Plusieurs appellent à boycotter les Jeux d’hiver de Beijing 2022 afin de dénoncer les atrocités que vivent les Ouïghours en Chine. Plus d’un million d’individus de cette minorité musulmane « sont détenus au Xinjiang dans des camps de rééducation politique » (Le Parisien, 29 nov. 2019). Nonobstant ce terme, les camps sont plutôt des endroits où sont pratiquées l’assimilation forcée et la torture.


Il n’en demeure pas moins que la Chine, forte de ses 1,4 milliard d’habitants et de ses aspirations de plus en plus ambitieuses, demeure un acteur majeur de la mondialisation. De son côté, l’OIF insiste, dans son rapport de 2019, La langue française dans le monde, sur « le caractère mondial de la langue française », indéniable et même remarquable. L’OIF compte parmi ses 88 États membres – dont 54 de plein droit, 7 membres associés et 27 membres observateurs – plusieurs pays où le français ne sert que de langue secondaire parmi d’autres. Citons à titre d’exemples la Grèce et l’Égypte, membres à part entière, ou encore le Mexique et l’Argentine, membres observateurs. La Chine, pour sa part, n’en fait pas partie : aurait-elle intérêt à joindre l’OIF? 


La notion de francophonie recouvre plusieurs types de situations. Employée par l’OIF, la métaphore de la galaxie francophone explique que l’ensemble de la Francophonie comporte différentes « planètes de gens ». Certains naissent et vivent en français, totalement ou partiellement) (78 %) alors que d’autres habitent ces autres planètes (22 %) où le français est une langue de choix. Aux yeux de l’OIF, chaque personne « capable de comprendre le français et de s’exprimer dans cette langue emporte avec elle une part de la totalité de l’univers francophone ».


À côté des questions diplomatiques qui façonnent les relations internationales, il existe en Chine un réel attrait pour la France, pour sa langue et pour la Francophonie dans son ensemble. Contrairement aux pays d’Afrique, le poids du passé colonialiste joue beaucoup moins que le prestige d’une grande langue associée à la modernité. Par conséquent, « son usage ne semble pas résulter d’une éthique de la confrontation », selon le constat de deux spécialistes, Rosalind Silvester et Guillaume Thouroude. Certains écrivains chinois préfèrent même la langue de Molière à leur langue maternelle ou à l’anglais dont la prédominance est pourtant reconnue. Le mois de la Francophonie en Chine est organisé par les ambassades des États membres de l’OIF, de sorte qu’un intérêt mutuel est percevable.


Aussi, « au point de vue éducatif, la Chine abrite la première population universitaire du monde » (La langue française dans le monde). Le milieu éducatif, très cher à la Chine, représente le point majeur de rencontre entre l’univers francophone et le géant asiatique qui compte actuellement entre 120 000 et 135 000 apprenants du français. Au primaire et au secondaire, les cours sont optionnels; la plupart du temps, l’anglais est choisi au détriment du français. En revanche, le niveau universitaire contient des départements et programmes spécialisés entiers destinés à l’enseignement du français. En outre, le réseau des Alliances françaises, au nombre de 17 centres, ralliait près de 20 000 étudiants francophiles en 2018. 


Par ailleurs, la Chine joue « un rôle politique croissant dans le monde, notamment […] en Afrique » (La langue française dans le monde), riche de ses ressources naturelles et de son vaste potentiel humain. Ces relations deviennent si importantes que le terme « Chinafrique », calque de « Françafrique », a vu le jour. Dans ce cadre, la France et la Chine entrent en compétition. Depuis 2009, l’Asie constitue le premier partenaire économique sur le continent africain, dépassant l’Europe et les États-Unis « avec un volume d’échanges commerciaux […] de 90 milliards de dollars américains » (Silvester et Thouroude). Depuis lors, la tendance ne fait que s’affermir alors que les projets chinois de développement sur le terrain se multiplient. 


David Bel et Valentin Feussi, auteurs d’un article sur « La Chinafrique en contextes universitaires », caractérisent ce contact entre France, Afrique et Chine comme une « francophonie inattendue ». L’éducation devient un facteur clé de ces échanges économiques, puisque les institutions chinoises désirent recruter et employer des étudiants francophones provenant non seulement de la France, mais de la Francophonie dans son ensemble, faisant de ces établissements des lieux de convergence de la pluralité des identités. Il en résulterait une mosaïque francophone dans les écoles et institutions chinoises.


Autant l’idée d’une francophonie chinoise représente une « construction notionnelle » (d’après Bel et Feussi) encore à définir, autant elle revêt une grande pertinence pour l’avenir de l’OIF et de la Francophonie dans le contexte de mondialisation. Elle fait certes partie de cette galaxie francophone, dans cette planète cruciale aux yeux de l’OIF. Une éventuelle adhésion de la Chine à la Francophonie ne pourrait-elle pas renforcer l’aspect économique de cette dernière? En même temps, les graves violations des droits humains comme l’oppression génocidaire que subissent actuellement les Ouïghours ne vont-elles pas à l’encontre de la promotion des droits de la personne dont la Francophonie veut se faire le champion? 

« La mondialisation est un risque et une chance pour la Francophonie », affirme le diplomate Jean Musitelli. Les rapports avec la Chine, actuels et possibles, démontrent toute la complexité d’une Francophonie qui se voit comme un vecteur des identités dans un monde en mutation.