Une nouvelle pandémie mondiale frappe… un peu plus d’un siècle après la grippe espagnole

Rosie AuCoin-Grace
En ces temps d’incertitude, beaucoup sont isolés chez eux et sans doute préoccupés par leur famille, leurs proches et leur communauté. Ces dernières semaines, nous entendons de plus en plus parler de la COVID-19 (maladie à coronavirus) qui a certainement atteint un degré de gravité tel qu’on ne peut plus l’ignorer ni en rire. La maladie est bien réelle, elle touche la planète tout entière, et des précautions telles que le lavage des mains, la distanciation sociale, l’isolement et l’interdiction des voyages non essentiels sont des armes essentielles pour endiguer la propagation du virus.

     Tout ceci me rappelle quelque chose que les anciens avaient l’habitude d’évoquer, soit l’année de la grande grippe. C’était la pandémie de grippe de 1918, mieux connue sous le nom de grippe espagnole qui avait sévi à une époque où il n’y avait ni vaccin, ni remède. Oui, il y a cent ans, la Nouvelle-Écosse vivait aussi un drame. Les autorités de la santé de Halifax et de Dartmouth avaient pris des mesures pour empêcher la grippe de se propager. Ainsi tous les lieux de rassemblement publics, y compris les églises, les théâtres, les écoles et les restaurants, devaient réduire leurs heures d’ouverture ou fermer complètement leurs portes. Les gens étaient encouragés à rester chez eux et à éviter tout contact avec leurs voisins. Le public était informé sur la manière d’éviter la grippe en fuyant les rassemblements, en se protégeant le nez et la bouche en présence d’éternuements et, surtout, on les enjoignait de ne pas avoir peur! Tout comme aujourd’hui, la province, à l’instar d’une grande partie du reste du monde, était aux prises avec un virus agressif qui se propageait. Lorsqu’une épidémie sévit dans une grande région, d’un continent à l’autre, ou dans le monde entier, on parle de pandémie.

     La grippe espagnole était une pandémie exceptionnellement dévastatrice qui a infecté 500 millions de personnes, soit environ le quart de la population mondiale. En l’absence de vaccin ou de traitement efficace, cette terrible pandémie a touché toutes les régions habitées du monde, y compris le Canada. Elle s’est déclenchée en plusieurs vagues. La première vague a eu lieu au printemps 1918, puis à l’automne 1918, une mutation du virus de la grippe a produit une forme extrêmement contagieuse, virulente et mortelle de la maladie. Cette deuxième vague a causé 90 % de tous les décès. Des vagues subséquentes ont eu lieu au printemps 1919 et au printemps 1920. Au Canada, environ 55 000 personnes sont mortes à cause de la grippe espagnole, alors que le nombre de décès dans le monde était estimé entre 50 et 100 millions, ce qui en fait l’une des épidémies les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité.  

       La plupart des épidémies de grippe tuent de manière disproportionnée les très jeunes et les très vieux, avec un taux de survie plus élevé pour ceux qui se trouvent entre les deux, mais la pandémie de grippe espagnole a entraîné un taux de mortalité plus élevé que prévu chez les jeunes adultes. Il s’agissait de la première de deux pandémies causées par le virus de la grippe H1N1, la seconde étant la grippe porcine en 2009. 

     Pourquoi l’appelait-on grippe espagnole? Simplement parce que les premiers articles de journaux affirmaient que la maladie était originaire d’Espagne. Même si c’était faux, c’était probablement dû à la censure des Alliés pendant la Première Guerre mondiale qui tentaient d’empêcher la publication par la presse de rapports sur la grippe dans les différentes armées de France et d’Amérique du Nord. Mais les rapports sur les épidémies dans l’Espagne neutre ont été largement publiés, et le surnom et le mythe d’origine espagnole ont rapidement collé, même si c’était inexact. L’épidémie de grippe de 1918 a sans doute pris naissance dans un camp de l’armée américaine au Kansas, où les troupes se préparaient à partir à l’étranger dans des conditions de promiscuité. La grippe s’est rapidement propagée en Amérique du Nord et en Europe, par l’intermédiaire des troupes revenant de la guerre.

     Vous vous demandez peut-être comment cette grippe a pu atteindre la NouvelleÉcosse à une époque où les voyages étaient très limités, contrairement à aujourd’hui. Étant donné la nature maritime de la province de Nouvelle-Écosse, il n’est peut-être pas surprenant que l’arrivée de la grippe espagnole se soit souvent faite par l’intermédiaire de navires transportant des marins malades ou des troupes. Le blâme a aussi pu être imputé à des goélettes de pêche de la Nouvelle-Angleterre qui avaient accosté dans divers ports de la province. Nous ne pouvons pas dire avec certitude comment le tout premier cas de grippe est arrivé sur les côtes néo-écossaises. C’est peutêtre lorsque le HMHS Araguaya, un navire-hôpital revenant d’outre-mer avec des soldats canadiens, est arrivé à Halifax le 7 juillet 1918. Il a toutefois immédiatement été mis en quarantaine, avec 175 hommes malades de la grippe parmi les 763 soldats blessés à bord. 

     La grippe a frappé rapidement et sans avertissement. Les victimes se sont soudainement mises à frissonner, ont souffert de graves maux de tête et de dos, puis se sont effondrées. Elles ont ensuite développé une forte fièvre, une toux rauque et des douleurs articulaires. La plupart des victimes ont survécu pendant trois ou quatre jours, après quoi elles ont développé une pneumonie et une cyanose qui ont entraîné leur mort. Bien que de nombreuses entreprises aient profité de la pandémie pour essayer de vendre divers remèdes contre la grippe, il n’y a pas eu de véritable traitement. Sans connaître l’origine de la maladie, et sans reconnaître que c’était un virus qui nécessitait un vaccin, les autorités médicales ne pouvaient qu’isoler les patients et les soutenir par des soins infirmiers.

      Fait très intéressant retrouvé en faisant des recherches, c’est la découverte du premier décès enregistré au Canada lors de la pandémie de 1918, soit le 1er septembre 1918, à Belle-Côte : Marjory MacDonald, 26 ans, aurait succombé à la maladie. Neuf autres personnes sont décédées dans la petite communauté de Belle-Côte au cours des deux semaines suivantes. Selon le célèbre historien de Halifax, Allan Marble, le premier soldat que nous connaissons qui soit revenu au Canada avec la grippe était un jeune homme du comté d’Inverness. En deux semaines, 17 personnes de la région d’Inverness étaient mortes. Le 11 septembre, le premier décès enregistré dans le comté d’Halifax est survenu à Beechville. Le 22 septembre, l’arrivée à Sydney, au Cap-Breton, de 500 soldats américains déjà atteints de la grippe a provoqué l’arrivée en force de la maladie dans l’île. De même, le 23 septembre, le premier décès à Yarmouth a été signalé, après que la grippe ait été apportée sur la côte Sud de la Nouvelle-Écosse par des pêcheurs de Gloucester, dans le Massachusetts. Le 26 septembre, plusieurs navires du port de Halifax, dont le croiseur NCSM Niobe, le Donegal et le câblier français Jeramec, ont été touchés par des épidémies.

     À partir de ce moment, la grippe s’est répandue dans toute la province comme une traînée de poudre. À la fin décembre 1919, au moins 1 984 Néo-Écossais étaient morts de la pandémie, tandis qu’au moins 281 autres étaient morts entre janvier et avril 1920, pour un total de quelque 2 265 morts - plus que lors de l’explosion de Halifax en 1917.

     De nombreuses personnes ont perdu plusieurs membres de leur famille immédiate, et les communautés ont été secouées par l’anxiété, la peur et les coups durs. Ce fut sans aucun doute une catastrophe majeure dans l’histoire de notre province. 

     Il est tentant de comparer lorsque nous regardons la grippe espagnole qui présente des taux de mortalité similaires à ceux de la COVID-19. Mais ce n’est pas une bonne comparaison, a déclaré Bruce Ribner, expert en maladies infectieuses et chercheur à la faculté de médecine de l’Université Emory. 

     « Il y a un siècle, lorsque la grippe espagnole a frappé, le monde était en guerre, ce qui a fortement inhibé les réponses de santé publique. Les soldats étaient entassés dans des espaces restreints, ce qui facilitait la propagation fulgurante de la maladie. À l’époque, les médicaments antiviraux n’existaient pas et il n’y avait aucun moyen de diagnostic. Aujourd’hui, les professionnels de la santé peuvent suivre, diagnostiquer et gérer les infections grippales beaucoup plus facilement qu’en 1918 , explique M. Ribner. La médecine a fait des progrès spectaculaires depuis cette époque, avec une meilleure compréhension de la manière de gérer les patients qui souffrent d’une insuffisance respiratoire, de meilleurs médicaments et équipements, et des antibiotiques pour les personnes qui contractent une infection bactérienne secondaire après l’infection virale. Contrairement à 1918, le monde d’aujourd’hui est cependant aussi plus peuplé et plus connecté. Les mouvements rapides à travers les frontières et les contacts étroits accélèrent la propagation de virus comme la COVID-19 — tout comme ce fut le cas avec la grippe espagnole pendant la guerre. »

    Le week-end dernier, le père Peter LeBlanc de Margaree a publié sur les médias sociaux qu’il écoutait la CBC où il y avait plein de questions et de réponses sur la COVID-19. À la fin du reportage, on a demandé à une médecin quel était son principal message aux Canadiens. Celle-ci nous a demandé d’écouter les responsables des soins de santé. Restez à la maison sauf pour les courses nécessaires. Lorsque vous sortez, pratiquez la distanciation sociale! Voilà tout ce que nous pouvons faire. Ça nous appartient. Ce n’est pas sorcier! Nous pouvons tous faire notre part! Que Dieu nous bénisse tous! » 

    (La plupart des informations de cet article proviennent du Nova Scotia Museum - The Family of Nova Scotia Museums and Nova Scotia Archives).