Les « nouveaux arrivants » soulèvent des questions

Thibault Jacquot-Paratte
La dernière année a vu une vague de nouveaux arrivants en Nouvelle-Écosse issue d’autres provinces du Canada, principalement de l’Ontario. Dans les régions de Clare et Argyle, ces nouveaux arrivants soulèvent des craintes par rapport à l’avenir de nos communautés acadiennes francophones.

Si les années passées avaient déjà vu un afflux de nouveaux résidents dans la province, cette tendance s’est accélérée depuis le début de la pandémie. Une résidente de Clare nous résume la situation tel qu’elle la perçoit : « Ici le monde ne pouvait point vendre leur maison, et en Ontario le monde voulait plus suivre les règles de Covid. Ils ont vu qu’il y avait zéro covid ici, ils sont courus. Soudainement le prix des maisons a monté à comme 300 000 $ (ce qui est ridicule pour Clare). Ils en ont acheté en ligne sans même les visiter. »


Déjà en 2019, un article publié par le Forum des Politiques publiques mettait en contraste le manque de main-d’œuvre dans la région, et l’importance de la culture locale. « La réalité c’est que toutes les entreprises sont en train de regarder à l’immigration comme une solution » nous souligne aujourd’hui Ronnie LeBlanc, député provincial pour Clare, affirmant que pour lui, l’immigration francophone doit être vue comme une priorité.


Si le manque de main-d’œuvre est réel, ce n’est pas tous ces nouveaux arrivants qui forment cette main-d’œuvre. L’amélioration de l’internet à haute vitesse dans la province rend le travail à distance, que certaines personnes apportent avec elles, réalisable depuis les lieux davantage ruraux. D’autres de ces nouveaux arrivants, à la retraite, seraient vus comme contribuant moins à la communauté; « Pas si tant de familles sont venues. Pour les familles, il n’y a plus de maisons sur le marché. Il y a un manque de main-d’œuvre et les salles de classe sont vides, mais la main-d’œuvre va venir comment s’il n’y a pas de places où vivre que le monde peut afforder? » nous confie une autre résidente de la région. Il se joint alors au problème du manque de main-d’œuvre, une crise de logements (ou du prix des logements), tel que nous le voyons dans toute la province. 


De nombreux arrivants qui sont à la retraite sont des personnes hautement qualifiées, prêtes à aider la communauté; c’est une des choses que nous souligne Diane Nadon, directrice générale du Conseil des Arts de la Baie. C’est pour cette raison que le Conseil des Arts de la Baie a pris l’initiative de mettre en place des réunions en traduction simultanée. Si l’organisme est francophone, il ne pouvait pas ignorer les nombreux professionnels anglophones du milieu des arts qui souhaitaient s’impliquer. Afin d’inclure ces individus, le Conseil des Arts de la Baie a mis en place une entente avec la municipalité de Clare pour pouvoir utiliser leurs locaux munis de dispositifs pour la traduction simultanée; il a également reçu une bourse pour financer cette initiative. Plus de personnes ressources, plus de personnes pouvant participer activement au Conseil; cela semble réussi avec 5-6 nouvelles personnes qui se sont jointes aux premières deux réunions depuis la mise en pratique de cette initiative, « malgré le covid, sans que les gens y soient encore habitués » nous indique Diane Nadon.


Question demeure : que faire, là où la traduction n’est pas une option? « C’est tous des gens très bien, ils apportent des compétences intéressantes, de belles idées… mais la fibre de notre belle région, c’est que tout est en français » précise Natalie Robichaud, directrice générale de la Société Acadienne de Clare.


Clare fait partie du projet fédéral des Communautés francophones accueillantes lancé par IRCC (Immigration, réfugiés et citoyenneté Canada). Ce programme met en place des cours de français réservés aux résidents permanents et aux réfugiés, ce qui ne s’applique pas aux personnes qui arrivent en Clare actuellement. « On a eu comme 150 personnes qui nous ont écrit ‘je ne suis pas résident permanent, mais j’aimerais prendre des cours’… mais ils ne qualifient pas, parce qu’ils sont des citoyens. On a le même problème avec le grand nombre de résidents temporaires, avec les étudiants ; ils ne qualifient pas. » nous indique Natalie Robichaud; « Alors, c’est à qui d’offrir des cours aux citoyens? Est-ce que c’est la municipalité? Est-ce que c’est la société Acadienne? Le programme d’IRCC ne répond juste pas au besoin actuel. » Si ces questions restent sans réponse, nous savons au moins qu’il y a un intérêt réel envers l’apprentissage du français. Le bilinguisme ferait-il donc défaut non pas par manque d’intérêt, mais par manque de ressources?


Si d’autres régions de la Nouvelle-Écosse voient une aussi grande vague de nouveaux arrivants, les enjeux ne s’avèrent pas les mêmes. Une résidente du compte d’Inverness affirme dans son opinion « Ça ne semble pas vraiment affecter le français à Chéticamp… Au Cap Breton c’est le fun quand c’est du monde qui reste. C’est un peu tannant quand c’est rien que du monde qui achète une vacation home et reste un mois en dedans de l’année, ou qui le louent comme AirBNB. L’hiver ça fait beaucoup de places vides, pis l’été n’y’a pas de places à louer, et ça y’est un gros problème […] avec le montant de travailleurs saisonniers qui viennent, among other people ».


Advienne ce qui adviendra, voilà comment se présente la situation à ce jour. Acceptant les contraintes économiques, la communauté reste concernée pour son identité. Comme l’exprime clairement Natalie Robichaud « À la fin de la journée l’enjeu c’est la langue et la culture : ça l’a toujours été, ça va toujours l’être … faudra juste travailler encore plus fort. »