Il y a un petit refrain interrogatoire souvent lancé chez nous: “Quoisses-tu racontes? Quoisses qui se brasses?”  Quoisses-tu racontes n’est pas une interrogation ou un jeu de devinette, et quoisses qui se brasses n’a rien à faire avec brasser des potées de fricot dans la cuisine. Ces supplices sociaux sont des moyens de défricher (ou défruchter, dépendant dans quel village tu habites) les nouvelles du coin, l’échange d’informations qui portent à nos vies.

Simon Thibault
Simon Thibault

Heureusement, l’un d’entre nous connaissait très bien comment un peuple s’informe et se nourrit par ces petits paquets, facile à comprendre et parfaitement digestible : l’auteur, folkloriste, linguiste amateur, et raconteur Félix Thibodeau. 


Thibodeau est connu non seulement pour ses nombreux livres tel que Le parler de la baie Sainte-Marie, mais aussi sa chronique publiée ici chez Le Courrier pendant les années 70s et 80s, Dans notre temps avec Marc et Philippe. Au premier regard, le contenu des chroniques, une série de baranqueries entre deux p’tits vieux pourraient très facilement passer pour des lamentations à comment la vie était mieux “dans notre temps.” Mais Thibodeau ne s’intéressait pas à raconter des yarnes pour faire flâller les babines de Marc et Philippe (et aussi leur épouses Mélonie et Philomène). Thibodeau répond et utilise la question de “quoisses qui se brasses” comme une artère qui apporte le sang du patrimoine au cerveau acadien.


Les textes de Thibodeau existent comme tradition orale et archive en même temps : voici les coutumes, l’information, le contexte. Voici aussi les petites blagues, l’esprit carnassier de deux caractères qui se connaissent depuis des années. Marc et Philippe nous disaient souvent au sujet de quoisses qui se brassaient non seulement dans leurs têtes, mais aussi dans les cuisines du paysage. Ces œuvres nous donnent faim et nous réchauffent les tripes en passant par les champs, les jardins, la mer et les lacs, et même aux bois.


Ici, l’un se lamente d’un manque du bon encens - une gomme à mâcher à base de résine de bois. “À l’est point si rare que d’accoutumé,” raconte Marc, “mais les jeunes d’asteur aimont point d’l’a’oir pi encore bin moins de l’a ramasser.” Dans un autre texte, Philippe instruit son ami à dans l’art d’arracher le poil d’un cochon lors d’une boucherie. “[A]vant de saucer l’cochon, met environ deux pleines monnes de cendre dans l’eau. (…) J’te garantis que tu mang’ras point d’poil.”  L’académique et le gastronome vont trouver des informations au sujet des vieilles variétés de pommes qui poussaient dans les vergers du coin, comme les Belliveau, et les Marc à Marie, “une bounne poumme douce” qu’à premièrement paru “dans l’jardonne du vieux Marc à Marie au P’tit Ruisseau.” 


Thibodeau voulait parler avec les gens, parmi les gens, et non parler aux gens, comme un enseignant ou professeur. Il connaissait son lectorat, sa communauté, et ne s’intéressait pas à les instruire avec un refrain de “écouter, et répéter.”  Il savait qu’un peuple se connaît (et se reconnaît) dans les façons qu’on s’exprime de jour en jour, dans les messages et informations qu’on reçoit entre “hallo” et “à la prochaine.”


Thibodeau ne se doutait pas que certaines idées et habitudes étaient en voie de disparaître chez son peuple, aussi facilement qu’on largue un souffle. Alors comment donne- t-on une petite haleine de vent à tout cela? On s’assure que les gens continuent d’en parler, dans les dialogues de deux p’tits vieux qui parlaient du quoisses qui se brassait dans leur temps. Comme Marc racontait à Philippe un jour lors d’une discussion au sujet de cuisines et cheminées, “Ouai, c’est drôle coumme on aime à r’venir au vieux temps.”