Gérald C. Boudreau

Honoraires de mariage trop élevés!

Dans l’une des premières lettres à son évêque, Mgr Pierre Denaut, à Québec, l’abbé Sigogne lui rapporte qu’un paroissien du Cap Sable (i.e. la grande paroisse de Sainte-Anne-du-Ruisseau, Nouvelle-Écosse) s’était offusqué des honoraires demandés pour célébrer un mariage. À cette époque, toutes les provinces maritimes, entre autres, relevaient du grand Diocèse de Québec. La lettre datée du 24 mai 1800, donc à peine un an suivant l’arrivée de Sigogne au Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse, et écrite à partir de Sainte-Marie (Pointe-de-l’Église), n’aborde pas seulement ce sujet des honoraires, mais c’est celui qui retient notre attention aujourd’hui.

     On serait tenté immédiatement de questionner le montant des honoraires demandés par le curé. En 1800, peu de temps après la Déportation, le montant de 15 piastres était-il exorbitant pour les Acadiens en Nouvelle-Écosse comme le prétendait le paroissien? Il est difficile d’établir avec précision ce que valait cette somme en 1800, et quel était le pouvoir d’achat de celle-ci. Comment définir avec précision sa valeur sans savoir exactement de quelle piastre il s’agissait? Il est connu qu’il y avait à cette époque plusieurs dénominations de monnaie, la plus répandue étant la piastre espagnole. En 1900, on estime qu’une piastre au Canada pouvait acheter quatre (4) douzaines d’œufs. Qu’en était-il un siècle plus tôt, donc avant la Confédération ? Advenant qu’en 1800 la piastre en question avait un pouvoir d’achat supérieur à celui de 1900, nous pourrions supposer que la somme de 15 piastres avait en réalité une valeur certaine.

     Ce qui étonne en plus, c’est qu’une famille acadienne de ce temps-là avait les moyens d’acquitter cette somme sans en souffrir autrement. C’est ce que Sigogne laisse entendre dans sa lettre : « ... un des meilleurs habitants ... », donc un paroissien susceptible de payer cette « petite somme ». Cet « habitant à l’aise » était-il le marié, son père ou bien le père de la mariée? Rien ne nous laisse conclure avec certitude. Si l’abbé considérait ce montant comme « une petite somme », nous concluons que 15 piastres était en effet une somme minime pour une famille relativement à l’aise en 1800.

     Par ailleurs, ce que nous verrons dans des chroniques à avenir c’est que l’abbé se plaignait à son évêque et à ses paroissiens, et ce, à quelques reprises, des honoraires de soutien promis et impayés par ses ouailles. Dans le cas rapporté ici, il refuse les honoraires demandés en réaction à l’attitude négative du paroissien qui remet le montant en question. Nous pourrions donc conclure que l’abbé, depuis son arrivée parmi les Acadiens à l’été 1799, n’était dépourvu à ce point qu’il pouvait se priver de ces honoraires de 15 piastres, quelle que soit la valeur de cette somme.

     Dans une longue lettre datée du 29 septembre 1800, Mgr Denaut répond à plusieurs points soulevés par Sigogne dans ses correspondances antérieures. La seule allusion trouvée dans cette lettre faisant référence à l’incident en question est la suivante : « Il n’y a pas dans le Diocèse de tarif fixe pour les sacrements. Chaque église suit l’usage établi, faites-en de même dans la vôtre. »1

     Nous n’avons rien trouvé de plus dans les documents postérieurs au sujet de cette question en particulier, et nous ne pouvons savoir si l’abbé a fini par accepter ou non ces honoraires ni par quel moyen.

     Voici le texte de la lettre à son évêque :

    « ... J’ai fait un mariage avec parenté du 3e au 4e degré d’après la permission que m’en a accordée le Rév. P. Jones, et suivant sa direction j’ai fait la demande d’une petite somme. Comme c’était un des meilleurs habitants du Cap, j’ai demandé 15 piastres. Il l’a trouvé exorbitant et me donnant l’argent comme par dépit, il me menaça d’en écrire à Québec, à Halifax et à Boston pour en informer les autres prêtres et découvrir si je ne prenais pas plus qu’eux, suivant ses expressions. Pour lors, je lui remis son argent, le renvoyai à Votre Grandeur, à Mr Jones ou à Boston, comme il plaisait. Il paraît fâché. Je ne sais ce qu’il fera. Il a fait quelques tentatives depuis pour me faire prendre l’argent, je l’ai refusé. Il l’a offert aux marguillers, je leur ai dit qu’il n’était point à eux à recevoir, qu’ils n’eussent un ordre de Votre Grandeur. Voilà l’affaire! Je prends la liberté de vous en prévenir et laisse entièrement cela à votre disposition. ... »2

     1 Archives Archidiocèse Québec, correspondance de Denaut à Sigogne, de Longueuil, le 29 septembre 1800.

     2 Archives Archidiocèse Québec, N. É., V-33, le 24 mai 1800.